![]() |
La Bible du Coeur de Jésus Edouard Glotin Presses de la Renaissance Notes et Annexes |
| Introduction Annexes • Haurietis Aquas • Le Coeur de Jésus et le Shabbat juif • Benoît XVI : Lettre au R.P. Kolvenbach (50° anniv. d'HA) • Benoît XVI : Message de Carême 2007 Commentaires des illustrations • Fig. 1 à 11 • Fig. 12 à 19 • Fig. 20 à 29 • Fig. 30 à 39 • Fig. 40 à 49 • Fig. 50 à 59 • Fig. 60 à 69 • Fig. 70 à 83 Notes • Prologue • Chapitre 1 • Chapitre 2 • Chapitre 3 • Chapitre 4 • Chapitre 5 • Chapitre 6 • Chapitre 7 • Chapitre 8 • Chapitre 9 • Chapitre 10 • Chapitre 11 • Chapitre 12 • Liste des sigles |
Le Coeur de Jésus et le Shabbat juif (en lien avec le Jubilé 2000) par le Père Jean-Rodolphe Kars Chapelain à Paray-le-Monial
***Début de la rédaction de ce texte: mars 2003 INTRODUCTION Ceci est une méditation un peu « improvisée » plutôt qu’un article de fond. Le père Edouard Glotin, en lien avec l’immense (et magnifique) travail sur le Cœur de Jésus auquel il consacre maintenant le plus important de son temps, m’a demandé de mettre ces quelques réflexions par écrit. Ces lignes n’ont donc aucunement un caractère définitif, mais ne sont que l’ébauche de quelques idées qui ont commencé à germer durant le grand Jubilé (l’Année Sainte) de l’An 2000 : une méditation sur la relation mystérieuse entre le Cœur ouvert de Jésus et le Shabbat juif. Cette méditation s’enracine dans la lecture du chapitre 19 (versets 31 à 42) de l’Evangile de Jean. Cette section, qui relate l’événement du transpercement du Cœur de Jésus par la lance du soldat, commence en effet par la mention de ce Shabbat qui était un grand jour (grand jour car également le jour de la Pâque). Le lien entre la mort de Jésus sur la Croix et la Pâque juive est évident, il a été amplement commenté par la Tradition de l’Eglise et il est comme naturellement imprimé dans l’esprit des croyants. La réflexion sur le lien entre le Cœur de Jésus et le Shabbat, par contre, est inhabituelle et n’a pas souvent été faite, à ma connaissance. Etant plus habitué aux enseignements donnés de vive voix, la mise par écrit d’idées un peu « foisonnantes » est laborieuse pour moi. Mais si à partir de ce texte quelques jalons peuvent être posés en vue d’une réflexion faite par des personnes plus compétentes sur ce sujet, le but sera alors atteint. I. LE JUBILE ET LE SHABBAT Quelques dates « providentielles » Les premières idées concernant ce travail ont donc commencé à germer durant l’année du Jubilé, et cela d’abord à cause de quelques « coïncidences » de dates qui m’ont semblé significatives (1). Je me suis souvenu que l’année jubilaire chrétienne, telle que l’Eglise la célèbre, est profondément enracinée dans l’année jubilaire biblique décrite en particulier dans les préceptes du Lévitique (25, 1-55) cité par Jean-Paul II dans le paragraphe 12 de sa Lettre Apostolique de 1994, Tertio Millennio Adveniente, en préparation de l’An 2000. Il parle des années shabbatiques qui reviennent tous les 7 ans, et aussi des années jubilaires (sujet qui nous intéresse ici) célébrées tous les 50 ans. « Vous déclarerai sainte cette cinquantième année et proclamerez l’affranchissement de tous les habitants du pays. Ce sera pour vous un jubilé : chacun de vous retournera dans son clan » (Lv 25, 10). Il y a donc aussi une dimension « shabbatique » de l’année sainte 2000 que nous venons de vivre. Or, ce qui m’a frappé, c’est que les grandes dates du Jubilé de l’An 2000 coïncidaient à chaque fois avec le Shabbat juif (2). Tout d’abord, l’ouverture de la Porte Sainte, Noël 1999, le 25 décembre : c’était un samedi. Du coup, nécessairement, le début de l’année civile 2000, 1er janvier (Solennité de Marie, Mère de Dieu), tombait un samedi. Et surtout, ce qui constitue la substance même du Jubilé, à savoir le Mystère de l’Incarnation dont on fait intensément mémoire le jour de l’Annonciation, le 25 mars : là encore c’était un samedi, en l’An 2000. En ce jour qui était considéré comme le « cœur » du Jubilé, Jean-Paul II a célébré à la Basilique de l’Annonciation à Nazareth. Et enfin, le 6 janvier 2001, Fête de l’Epiphanie, jour solennel de la clôture du Jubilé : encore un samedi. Certes, la cohérence de ces dates peut sembler facile à première vue et un peu naïve... et cependant, à partir de là, une méditation est possible. Avant tout, notons que la dimension shabbatique du Jubilé est immédiatement perceptible par l’Evangile qui a été proclamé par l’Eglise (à Rome et en beaucoup d’autres endroits) lors de l’ouverture de l’année sainte : les paroles de Jésus à la synagogue de Nazareth dans laquelle il « entra le jour du shabbat » (Lc 4, 16-22). Et c’est précisément à cette occasion qu’il s’approprie les paroles d’Isaïe relatives à la libération des captifs, à la bonne nouvelle annoncée aux pauvres, et qui concernent l’année jubilaire biblique (3) (Isaïe 61, 1-2). Donc, il m’a semblé significatif que ces paroles bibliques, à la fois shabbatiques et jubilaires, résonnent dans l’Eglise un jour de Shabbat juif, pour l’ouverture de l’année sainte (4). Les relations de l’Eglise avec le Peuple d’Israël En outre, ce Jubilé de l’An 2000 a été fortement marqué par des événements très importants concernant les relations de l’Eglise et du Peuple d’Israël ; non pas uniquement au niveau des relations extérieures mais bien plus encore au niveau des relations qu’on pourrait dire d’ordre « mystique » et qu’on ne peut véritablement déchiffrer que dans le Cœur de Jésus... ce Mystère d’Israël « intrinsèque » au Mystère de l’Eglise dont parle le décret Nostra Aetate (Vatican II). Une des grandes manifestations concernant cet aspect-là a été justement le pèlerinage jubilaire de Jean-Paul II en Terre Sainte, en mars 2000. C’est durant ce pèlerinage qu’il a célébré l’Annonciation à Nazareth. Et c’est à l’occasion de ce séjour du Saint-Père que des paroles ont été prononcées, des gestes ont été posés qui ont inauguré une nouvelle étape de compréhension et parfois même de « communion » entre les juifs et l’Eglise. Des relations vraiment nouvelles suscitées par l’Esprit-Saint qui font de ce Jubilé chrétien, un Jubilé en même temps presque « judéo-chrétien » sous certains aspects (5). Donc, par le biais de quelques dates et par l’évocation des relations judéo-chrétiennes renouvelées dans la grâce de l’année sainte, nous percevons un peu, en un premier temps, le lien entre le Jubilé et le Shabbat. Et la démarche de repentance de l’Eglise vis-à-vis des juifs (voir la note de bas de page) a bien sûr été un élément essentiel de cette avancée dans les relations Eglise-Israël. Cet acte de vérité et d’humilité inspiré par l’Esprit-Saint a même peut-être été pour le Peuple de la première Alliance, de manière voilée et obscure, comme l’ébauche d’une étape nouvelle, un pas de plus vers la rencontre avec le Christ. Pour le dire autrement, et à l’intérieur d’un regard contemplatif qui désire ne pas « ignorer ce Mystère » (cf. Rm 11, 25), l’année jubilaire a d’une certaine manière permis à Israël d’entrer dans le Cœur de Jésus... certes de façon plus « indirecte » et voilée, et cependant en mystérieuse communion avec l’Eglise. Le regard de l’Eglise sur le Peuple élu en cette année sainte a peut-être reflété mieux que jamais auparavant le « regard » du Cœur de Jésus sur son Peuple premier aimé. Tout cela s’est manifesté parfois par des choses très ténues et toutes simples qu’on a pu déceler ici ou là (à la télévision par exemple) mais qui contiennent une signification symbolique profonde (6). Surtout si on les lit à la lumière du chapitre 11 de l’épître aux Romains. Dans le Cœur de Jésus, l’année 2000 du Peuple Chrétien a été aussi pour Israël un Shabbat. « Des deux Il n’en a fait qu’un » (Eph 2). II. LE JUBILE ET LE CŒUR DE JESUS Quel est le lien qu’on pourrait établir d’emblée entre l’année jubilaire de l’Incarnation et le Cœur de Jésus ? « Le Cœur ouvert de Jésus est la manifestation la plus bouleversante de l’Incarnation » (7). Cette belle parole exprime en termes différents ce que nous dit le Concile sur le Mystère de l’Amour du Verbe incarné: « Le Verbe de Dieu a voulu nous aimer avec un cœur d’homme » (cf. Gaudium et Spes, 22 ; repris par Jean-Paul II dans son Encyclique « Redemptor Hominis »). La célébration de l’Incarnation durant l’année sainte ne peut se lire dans toute sa véritable densité qu’à l’intérieur du Cœur ouvert de Jésus, par lequel Il nous livre totalement la profondeur de son Mystère divin et humain. Un autre élément caractéristique de ce lien, ouvert sur l’avenir, est la phrase de Jean-Paul II prononcée lors de son homélie de la messe de l’Epiphanie, le 6 janvier 2001 (un samedi, rappelons-le), jour de la clôture du grand Jubilé, alors qu’on venait de fermer la Porte Sainte de la Basilique vaticane : « avec la fermeture de la Porte Sainte, c’est un symbole du Christ qui se clôt; mais le Cœur de Jésus demeure plus que jamais ouvert ». Pour le Saint-Père, il est clair que la vraie Porte Sainte est le Cœur de Jésus... Porte par laquelle doivent « s’engouffrer » l’Eglise et le monde du troisième millénaire qui, selon l’ardente prière de Paul VI puis de Jean-Paul II, devrait voir advenir la « civilisation de l’amour ». Cette phrase du Pape, que nous venons de citer, est à la fois clôture du Jubilé et ouverture sur le grand large, « duc in altum », sujet principal de sa lettre apostolique « Novo millennio ineunte ». Cette dimension de l’année jubilaire, faite à la fois de mémoire et de regard vers l’avenir (orienté vers l’Eschatologie), se déchiffre dans le Cœur de Jésus. C’est le regard du Père qui nous désire et nous voit de toute éternité et pour toute l’éternité en son Fils Bien-Aimé, « saints et immaculés » (cf. Eph 1). Et comment comprendre ultimement cette parole « duc in altum », « avance en eau profonde », sinon comme une invitation à entrer dans ce que Marguerite-Marie appelait l’abîme du Cœur de Jésus ? La porte qui donne sur le grand large est le Cœur ouvert du Verbe incarné, abîme de sainteté, de miséricorde, de sagesse, de lumière... Voilà (à peine) esquissé, bien incomplètement, le lien entre le Jubilé et le Cœur de Jésus.
Transition En guise de conclusion de ces deux premiers chapitres, et comme ouverture pour la suite, un extrait du livre d’Ezéchiel peut nous aider à approfondir (en interprétant librement) la pertinence de ce lien Jubilé-Shabbat-Cœur de Jésus. « Ainsi parle le Seigneur. Le porche du parvis intérieur, qui fait face à l’orient, sera fermé les six jours ouvrables, mais le jour du Shabbat on l’ouvrira, ainsi que le jour de la néoménie, et le prince entrera par le vestibule du porche extérieur et se tiendra debout contre les montants du porche. Alors les prêtres offriront son holocauste et son sacrifice de communion. Il se prosternera sur le seuil du porche et il sortira, et on ne refermera pas le porche jusqu’au soir. Le peuple du pays se prosternera à l’entrée de ce porche, les Shabbats et les jours de néoménie, en face du Seigneur. L’holocauste que le prince offrira au Seigneur au jour du Shabbat, sera de six agneaux sans défaut... » (Ez 46, 1-4). Tout ce passage exprime quelque chose du contenu spirituel de la cérémonie d’ouverture de la Porte Sainte, de la permanence de cette ouverture durant toute l’année shabbatique jubilaire ; et la présence du prince comme celle des prêtres qui officient, annoncent l’oblation de l’Agneau, grand Prêtre et Prince de la Paix (qui se lève à l’orient), au début du grand Shabbat mentionné par Jn 19. Son Cœur ouvert est la porte du Shabbat et de l’Année Sainte. Le peuple est invité à se prosterner à l’entrée de ce porche, en face du Seigneur... « Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé » (Jn 19, 37). Et même les versets 9 et 10 de ce chapitre 46 d’Ezéchiel peuvent être lus comme symbole du passage de la Porte Sainte par laquelle on entre dans une nouvelle vie sans revenir en arrière : « Lorsque le peuple du pays viendra devant le Seigneur aux assemblées, ceux qui sont entrés par le porche septentrional, pour se prosterner, sortiront par le porche méridional... Nul ne s’en retournera par le porche par lequel il est entré : il sortira en face. Le prince se tiendra au milieu d’eux ; il entrera comme eux et sortira comme eux » (Ez 46, 9-10 ; et cf. les versets sur le Bon Pasteur, Jn 10, 1-21). Et il ne nous échappe pas que ces paroles du livre d’Ezéchiel qui nous parlent de l’ouverture du Shabbat (et de l’Année Sainte) débouchent sur le magnifique chapitre 47, « l’eau (qui) sortait de dessous le seuil du Temple, vers l’orient... ». Ces versets 1 à 12, en symbolisant l’Eglise, symbolisent aussi la plénitude du Shabbat éternel, inaugurée par l’eau qui coule du Côté du nouveau Temple qu’est Jésus en Croix. Nous savons que ce thème sera repris en une nouvelle vision de Gloire par le chapitre 22 de l’Apocalypse (vv 1 et 2). Nous aurons l’occasion de revenir sur plusieurs de ces points. III. LE CŒUR DE JESUS ET LE SHABBAT JUIF C’est donc maintenant que nous entrons en « eau profonde » – c’est le cas de le dire, après ce qui précède ! – et que, laissant de côté le sujet du Jubilé, nous méditons plus précisément sur le lien entre le Cœur de Jésus et le Shabbat juif. Bien entendu, le cœur de cette réflexion est le récit de St Jean relatant l’épisode du Côté ouvert, dans son Evangile. Jean 19,31-42 « Comme c’était la Préparation, les Juifs, pour éviter que les corps restent sur la croix durant le Shabbat – car ce Shabbat était un grand jour –, demandèrent à Pilate qu’on leur brisât les jambes et qu’on les enlevât » (verset 31). Et c’est alors qu’advient le transpercement du Côté (v 33-34), au tout début du Shabbat, alors que Jésus était déjà mort. Jean parle du transpercement après avoir parlé d’abord du Shabbat. « Et il sortit aussitôt du sang et de l’eau ». L’Eglise est née à l’intérieur même du Shabbat. Celui-ci est, en quelque sorte, le lieu de naissance de l’Eglise ; il est comme la « Mère » qui donne naissance au vrai grand Shabbat éternel... lequel s’enracine dans ce Shabbat particulier mentionné par Jean, qui commence comme tous les Shabbats le vendredi soir, au coucher du soleil. Le Cœur de Jésus est ouvert au moment où le Shabbat lui-même s’ouvre – ce Shabbat que Jean qualifie de grand jour, ce jour-là, car c’était aussi la Pâque (8). Le Cœur de Jésus ouvre la porte, non pas tant à un nouveau Shabbat, qu’à un véritable accomplissement de ce Shabbat que les juifs célèbrent tous les vendredis soir et, bien sûr, toute la journée du samedi. L’ouverture du Cœur de Jésus, le soir du Vendredi Saint, inaugure le Grand Shabbat éternel. En ce sens, on peut dire que l’Eglise (née du Côté ouvert) est le Grand Shabbat éternel inauguré, et donc qu’elle est shabbatique en son « essence ». Et ainsi la parole dite par Jésus lors de sa vie publique, « le Fils de l’homme est maître du Shabbat » (Mc 2, 28) (9), s’accomplit dans le grand silence du Golgotha. Précision importante avant de poursuivre. Dans mon texte, à plusieurs reprises, je dis que le Cœur de Jésus a été ouvert au moment où le Shabbat commençait. Cette affirmation, qui à première vue pourrait paraître arbitraire, ne repose absolument pas sur une analyse exégétique stricte. De toute évidence, à la lecture de l’Evangile, le début du Shabbat se situe après la mise au tombeau (verset 42). Et il y a des thèses sérieuses qui affirment que le transpercement a eu lieu à l’heure traditionnelle du sacrifice de l’agneau pascal. Donc, dans ma méditation, il ne s’agit pas d’affirmer que le Shabbat a commencé chronologiquement exactement au moment du transpercement. Il s’agit d’attirer l’attention sur le fait que l’événement du Côté ouvert se situe dans un contexte intensément shabbatique par le fait même que l’Evangéliste mentionne ce Shabbat qui était un grand jour. Et il le mentionne après la dernière Parole de Jésus « c’est achevé » (verset 30), Parole shabbatique par excellence... et avant l’événement du Côté ouvert. Or on sait que chez St Jean, chaque détail mentionné est chargé de sens et qu’il nous faut savoir le déchiffrer. Affirmer que le Cœur du Christ a été ouvert au début du Shabbat, indépendamment de la coïncidence de temps plus ou moins exacte, c’est interpréter cet événement du Cœur ouvert comme le « sacrement », en quelque sorte, de ce Shabbat qui était un grand jour. Dans un certain sens, il y a une analogie – avec toute la part nécessaire d’asymétrie que cela comporte – entre l’Institution de l’Eucharistie, le Jeudi Saint, comme sacrement du Sacrifice de la Croix du Vendredi Saint, et l’événement du Cœur ouvert de Jésus (précédé de la Parole « c’est achevé »), comme « sacrement » du Shabbat qui s’ouvre ce jour-là. De même que l’Institution de l’Eucharistie (Geste accompagné d’une Parole) dévoile le sens plénier du Corps livré et du sang versé sur le Golgotha et en communique toute l’« efficacité », de même le Cœur transpercé (« Geste » précédé de la Parole « c’est achevé ») dévoile le sens plénier de ce Shabbat qui est sur le point de s’ouvrir et en communique tout le fruit, c’est à dire l’Eglise (symbolisée par le sang et l’eau). Nous poursuivons maintenant notre méditation. Le Shabbat dans la Bible est lié à l’achèvement de l’Acte créateur de Dieu (cf. Gn 2, 1-3). Et – nous venons de le rappeler – Jésus en croix vient de prononcer sa dernière parole au moment de sa mort : « c’est achevé » (Jn 19, 30). De quoi s’agit-il ? Nous allons essayer de le déchiffrer. En ce soir du Vendredi Saint (comme chaque vendredi soir), voilà que le Shabbat advient. Jésus a été crucifié dans un jardin (ou tout près d’un jardin ; v 41). Cela nous ramène au jardin des origines. Jardin de la nouvelle Genèse Ce vendredi soir du Cœur transpercé, c’est le sixième jour de la semaine, qui débouche sur le septième jour, le jour du Shabbat. Le sixième jour dans le premier récit de la Création : jour de la création de l’homme (Gn 1, 31). « Homme et Femme, Il les créa ». Un connaisseur en matière de tradition juive m’a parlé un jour d’un écrit selon lequel Adam et Eve auraient péché le soir même de leur création. Donc le sixième jour. Ce n’est évidemment pas une parole « dogmatique » (10), mais elle peut aider notre méditation (toujours à la lumière de Jn 19, 31-42). Voilà que le sixième jour, à Jérusalem, le jour antique de la création de l’homme devient le jour de la Rédemption, de la nouvelle création de l’homme qui devient une nouvelle créature en Jésus. C’est là que la parole de Pilate revêt une dimension prophétique : « Voici l’homme ! » (Jn 19, 5). Comme si cette exclamation voulait dire : « Voici l’homme, regarde ce que tu en as fait... vois comme tu as défiguré l’homme créé à l’image de Dieu en défigurant Celui qui est l’Image... vois le reflet de l’humanité pécheresse sur ses traits... ». Mais aussi : « Voici l’homme, le Vrai... l’homme selon le Cœur de Dieu... Celui qui va faire toutes choses nouvelles selon la Volonté de Dieu... Création nouvelle plus admirable que la première Création... et cependant, à l’intérieur même de cette Création plus admirable, intégrant et restaurant nécessairement la pureté originelle ». En d’autres termes : « Voici Celui qui vient recréer l’homme, le jour-même où l’homme avait été créé ». L’homme selon le « rêve » de Dieu, « rêve » qui n’a pas pu se réaliser à cause du péché. Et voilà donc que Jésus, l’Homme Nouveau, recrée toutes choses par son acte pascal rédempteur. Et ainsi Il achève – ce sont ses propres paroles, « c’est achevé » (Jn 19, 30), – l’œuvre de la recréation, comme il est dit que Dieu avait achevé l’œuvre de la première Création (Gn 2, 1-3). Le Verbe Créateur par qui tout a été fait – et donc en particulier la création du premier homme (Gn 1, 26) – est le même Verbe par qui tout a été sauvé et donc recréé en ce nouveau sixième jour à Jérusalem. Et c’est alors que le Shabbat advient. C’est maintenant qu’il peut, d’une certaine façon, advenir en vérité. C’est maintenant que Dieu, en Jésus, ayant achevé l’œuvre de la Nouvelle Création peut vraiment entrer dans son repos. Jésus est mis au tombeau, Il repose au cœur de la terre, Il entre dans son repos. Le symbolisme ici est très riche : Jésus, considéré comme Dieu qui se repose de l’œuvre (Gn 2, 2-3) de la Nouvelle Création, est en même temps le Nouvel Adam (Rm 5) établi par Dieu dans le jardin (cf. Jn 19, 41) de la nouvelle Genèse afin de le cultiver (Gn 2, 15) (11). Jardin de la crucifixion, arrosé par le sang et l’eau du Côté ouvert du Nouvel Adam, qui va devenir jardin du tombeau neuf et de la Résurrection (12). L’accomplissement du Shabbat originel Nous reviendrons encore sur le thème du jardin que nous quittons provisoirement. Réfléchissons un moment sur le Shabbat dont il est question dans le premier récit de la Création (Gn 2, 1-3) et qui suscite plusieurs remarques. Ce premier récit de la Création est englobant ; ce n’est pas seulement le récit des origines ; car dans les origines, toute la fin est déjà contenue. Lorsqu’on parle de Dieu qui se reposa le septième jour, ayant vu l’œuvre qu’Il avait faite – et « cela était très bon » (Gn 1, 31) –, on ne désigne pas seulement l’origine ; le « regard » divin embrasse l’ensemble. Le « Jour Un » (Gn 1, 5), Jour Unique, est aussi le Jour dernier, le Grand Jour du Seigneur (pour nous, la Parousie). Dans ce Jour Un, tout est déjà contenu... et donc aussi le « Jour Septième ». Et ce septième jour lui-même, celui du Shabbat, n’est pas seulement la fin d’une première étape, c’est déjà aussi l’Eschatologie, la Fin dernière. Le premier récit de la Création est à la fois protologique et eschatologique. Ici se rejoignent Protologie et Eschatologie qui fondent l’Histoire ; mais ce premier récit de la Création, dans lequel il n’y a aucune allusion au drame du Péché et à la nécessité de la Rédemption, ne raconte pas l’Histoire, laquelle « commence » à proprement parler avec le récit de la Chute et de ses conséquences (Gn 3 et sv). Le premier récit, lui, exprime le dessein originel de Dieu dans lequel la fin ultime est aussi contenue ; fin ultime qui se réalisera pleinement selon le dessein originel de Dieu, même à travers les détours d’une Histoire marquée par le drame du Péché. Dans le deuxième récit de la Création (Gn 2), il n’est plus question d’achèvement (de la Création) et de Shabbat. Est-ce à dire que, à cause du péché, le Shabbat n’a pas pu advenir ? Ce n’est en tout cas pas ainsi qu’il faut l’affirmer. Il y a certainement ce que l’on pourrait appeler un « premier » accomplissement du Shabbat, selon la Volonté originelle de Dieu. Car en vérité, Il se réjouit de l’œuvre qu’Il a faite ; « Il vit tout ce qu’Il avait fait, cela était très bon ». Il y a une joie en Dieu, d’une certaine manière « antérieure » à la réponse de l’homme. En effet, il y a un premier achèvement de la Création qui est, si l’on peut dire, entièrement de l’initiative de Dieu, c’est à dire antérieure à l’initiative de l’homme qui accueille ou refuse. Un état de la Création marquée par la perfection divine et qui fait la joie de Dieu... un état de la Création en attente de ce que l’homme va en faire. Joie de Dieu antérieure et en même temps subsistante. Cette joie est première et éternelle. Tel est peut-être ce « premier » accomplissement du Shabbat. Cela est exprimé en termes incomparables dans la lettre apostolique de Jean-Paul II, Dies Domini (le Jour du Seigneur) dont il faudrait lire – c’est presque une obligation ! – les paragraphes 8 à 18 où il parle du Shabbat divin au terme de l’acte créateur de Dieu. Indispensable pour pénétrer le sens biblique et théologique du Shabbat. Et cependant !... Il faut aussi pouvoir affirmer que le Shabbat évoqué en Gn 2,1-3 n’est pas advenu dans toute la plénitude qui était celle voulue par Dieu dès les origines, car la réponse de l’homme n’a pas été selon le « rêve » du Créateur... il manque quelque chose à la joie, au « repos » de Dieu tant que l’homme, en vue de qui tout le visible a été créé, n’est pas entré dans le projet divin. Le Shabbat a certes été accompli du côté de Dieu (voir ci-dessus), mais pas du côté de l’homme. Le « rôle » de l’homme, voulu par Dieu pour l’accomplissement du Shabbat, n’a pas été tenu à cause du péché qui est entré dans le monde. De ce fait, on peut dire que la plénitude du Shabbat n’est pas encore advenue. Dieu ne peut entrer pleinement dans son repos tant que l’homme n’est pas en mesure d’entrer pleinement à son tour dans le dessein divin. Un nouveau septième jour (faisant suite à un nouveau sixième jour) doit encore advenir. Est-ce dans ce sens qu’on peut aussi interpréter les paroles que Jésus prononcent précisément un jour de Shabbat, alors qu’il est pris à partie par les autorités juives « parce qu’il faisait ces choses-là (des guérisons) le jour du Shabbat » : « Il leur répondit : « Mon Père est à l’œuvre jusqu’à présent et j’œuvre moi aussi » » (Jn 5,16-17) ? Cela ne veut-il pas dire que, même si le précepte oblige au repos pour rappeler l’achèvement originel de la Création, Dieu n’est pas encore pleinement entré dans le repos shabbatique tant que cette humanité souffrante qu’Il est venu sauver n’est pas délivrée de ses chaînes et tant qu’Il ne l’a pas introduite dans le véritable Grand Shabbat Eternel ? D’où les nombreuses guérisons que le Christ opère justement le jour du Shabbat, en tant que Maître du Shabbat (Lc 6,5) présent et à venir. C’est l’amour ardent de son Cœur qui est à l’œuvre lorsqu’il guérit et délivre au sein même du Shabbat institué, en vue de l’accomplissement plénier de ce même Shabbat... accomplissement qui, l’heure venue, sera mystérieusement manifesté par l’ouverture de son Cœur, la véritable Porte Sainte (13) par laquelle Il fera entrer ses brebis dans son repos (14). Les paroles de Jean-Paul II méditant sur le mystère pascal de la Mort et de la Résurrection du Christ éclairent singulièrement ce que nous venons d’écrire : « Dans cette nouvelle création (la Résurrection) se réalise pleinement la parole de la Genèse : « Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance » » (Gn 1, 26). A Pâques, le Christ, nouvel Adam devenu « l’être spirituel qui donne la vie » (I Co 15, 45), arrache le vieil Adam à la défaite de la mort » (15). Et encore : « En ce dramatique Vendredi de la Passion qui vit le Fils de l’homme se faire « obéissant jusqu’à mourir et à mourir sur une croix » (Ph 2, 8), s’achevait l’itinéraire terrestre du Rédempteur. Après sa mort, il fut déposé en hâte dans le tombeau, au couchant du soleil. Etonnant crépuscule ! Cette heure obscurcie par les ténèbres menaçantes marquait la fin du « premier acte » de l’œuvre de la création, bouleversée par le péché (16). Il semblait alors que la mort l’emportait, que le mal avait triomphé. A l’inverse, à l’heure du silence glacé de la tombe, s’engageait le plein accomplissement du dessein salvifique, et prenait naissance la « nouvelle création ». Devenu obéissant par amour jusqu’au sacrifice extrême, Jésus Christ est maintenant « exalté » par Dieu, qui « lui a conféré le Nom qui surpasse tous les noms » (Ph 2, 9). En son nom, l’être humain est soustrait au pouvoir du péché et de la mort, et rendu à la Vie et à l’Amour » (17). Hébreux 3,7 à 4,11 Il nous faut faire encore un petit « détour » par ce texte dense, que, bien entendu, nous n’allons pas analyser mais simplement évoquer. Il est en tout cas indispensable de le lire en rapport avec notre sujet. La réflexion de l’auteur de l’épître part de quelques versets du Psaume 95 (94). L’endurcissement des « pères » dans le désert après la sortie d’Egypte pourrait d’une certaine manière être transposé au péché de nos premiers parents (cf. e a 3, 18). C’est surtout en 4, 1-11 que nous trouvons matière à approfondir le thème du « premier » Shabbat et de son accomplissement advenu en Jésus, et de la pleine manifestation de cet accomplissement encore à venir... tout ce que nous avons évoqué ci-dessus. Lire en particulier les versets 3 à 11 (chapitre 4) pour mieux saisir ce mystère d’un repos shabbatique encore en réserve pour le peuple de Dieu qui entrera dans son repos à la suite de Celui qui « est entré dans son repos (et qui) lui aussi se repose de ses œuvres, comme Dieu des siennes » (18). Il n’est pas inutile de rappeler que l’Eglise nous propose tout ce passage pour l’office des lectures du Samedi Saint qui est en vérité le Grand Shabbat par excellence, ce grand jour (Jn 19) : le Shabbat de Dieu et du Christ ; et le Shabbat de Marie, la nouvelle Eve, qui, à ce moment-là, est la seule sur cette terre à le vivre en plénitude (bien que dans la douleur) en tant qu’elle est en elle-même l’Eglise déjà accomplie... la Jérusalem nouvelle en qui Dieu entre dans son repos (19). Petite pause liturgique Le Fils de Dieu, les bras ouverts, a tout saisi dans son offrande, l’effort de l’homme et son travail,Point d’orgue patristique Cet extrait du livre treizième (chapitres 35, 36 et 37) des confessions de saint Augustin rassemblent sous forme de prière puissamment évocatrice des éléments essentiels de nos méditations précédentes et à venir. Seigneur Dieu, vous qui nous avez tout donné, donnez-nous la paix du repos, la paix du Shabbat, la paix qui n’a pas de soir. Car cet ordre magnifique de choses « excellentes » passera, lorsqu’il aura atteint le terme de sa destinée. Il aura son soir comme il a eu son matin. Or le septième jour est sans soir, il n’a pas de coucher parce que vous l’avez sanctifié pour qu’il se prolonge éternellement. Et en nous parlant du repos que vous avez pris le septième jour, après avoir créé vos œuvres « excellentes », bien que vous les ayez créées sans sortir de votre repos, la voix de votre Livre nous annonce que nous aussi, après avoir accompli nos œuvres qui ne sont « excellentes » que parce que vous nous avez donné la grâce de les accomplir, nous trouverons le repos en vous, dans le Shabbat de la vie éternelle. Alors aussi vous vous reposerez en nous, comme aujourd’hui vous agissez en nous ; et le repos que nous goûterons sera le vôtre, comme les œuvres que nous faisons sont les vôtres. Mais vous, Seigneur, vous êtes toujours agissant et toujours en repos. Vous ne voyez pas dans le temps, vous n’agissez pas dans le temps, vous ne vous reposez pas dans le temps. Et cependant c’est vous qui faites que nous voyons dans le temps, c’est vous qui faites le temps lui-même, et le repos après le temps. Saint Augustin. Pour référer ce texte plus précisément au Cœur de Jésus, il nous faut nous souvenir aussi de l’autre célèbre parole du grand docteur, qui va dans le même sens : « Tu nous a faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi ! ». Or, dans le passage bien connu de Matthieu 11, 28-30, Jésus associe le repos à la connaissance de son Cœur : « mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes ». Le Cœur de Jésus est le lieu de ce repos shabbatique médité par saint Augustin. Jardin de la nouvelle Genèse (suite) Après ce détour, il est temps de regagner le jardin du « nouveau » Shabbat, le lieu du Cœur ouvert et du repos de Dieu, et de nous replonger en Jean 19. Donc, nous l’avons dit, c’est en ce soir du Vendredi Saint que Dieu entre dans son repos, dans son Shabbat. Celui-ci est mentionné à deux moments essentiels du récit johannique : au tout début de l’épisode du transpercement (Jn 19,31), et, de manière plus allusive, au moment de l’ensevelissement : « A cause de la préparation des Juifs, comme le tombeau était proche, c’est là qu’ils déposèrent Jésus » (v 42). Ayant pleinement achevé (Jn 19,30) l’œuvre de la nouvelle Création, rendue nécessaire par la faute du premier Adam, Dieu inaugure ce Shabbat (qui) était un grand jour (verset 31) ; et Il fait entrer dans son repos (cf. He 3 et 4, ci-dessus) l’Humanité nouvelle, à ce moment-là « résumée » dans le Nouvel Adam (cf. Rm 5 et I Co 15) (20). C’est la nouvelle et éternelle Alliance de Dieu avec l’Humanité, scellée dans le Cœur de l’Homme Nouveau en lequel Il trouve enfin son repos comme en un nouveau Saint des Saints (21). Et c’est par l’ouverture du Cœur divin et humain du Nouvel Adam, d’où jaillissent le sang et l’eau, que ce repos de Dieu pourra être communiqué et répandu sur la Terre entière. Le Shabbat de ce Vendredi soir ouvre l’Ere messianique (22) (qui est identiquement le Temps de l’Eglise). Le Nouvel Adam est établi par Dieu dans le jardin (cf. Jn 19, 41) afin de le cultiver (cf. Gn 2, 15) (23). Il va le cultiver par l’Eglise née de son Côté et signifiée par le sang et l’eau. L’eau, prémices de l’effusion de l’Esprit Saint de la Pentecôte, laquelle se situe dans la dynamique du Dimanche de Pâques (Résurrection) encore à venir. Le sang, rappel du Sacrifice qui a en quelque sorte commencé le Jeudi Saint au soir (le sang de Jésus a commencé à tomber à terre lors de son agonie, Lc 22, 44) ; il a été versé le Vendredi, à l’heure du Sacrifice de l’Agneau pascal ; et il a achevé de couler lors du transpercement au début du Shabbat. Le sang du Sacrifice (sang de l’Alliance nouvelle et éternelle) devient le vin du nouveau Shabbat, versé dans la Coupe qui déborde (Ps 23 (22)) par le « Célébrant » qui est le Messie d’Israël et le Fils de Dieu (en même temps que le Nouvel Adam). Et quelle est cette Coupe qui déborde ? C’est le Cœur immaculé de la Nouvelle Eve (24), et l’Eglise naissante (représentée au Golgotha par Jean, Marie-Madeleine...). L’Eglise (avec Marie) peut être considérée ici comme la Coupe très sainte du Grand Shabbat éternel. On peut faire une réflexion analogue relative au pain du Shabbat qui devient symbole ici du Pain de Vie. Voici une brève description de la table du Shabbat : « Sur la table, une coupe est posée, remplie de vin doux, à côté de deux pains recouverts d’un linge brodé. Ces deux pains rappellent symboliquement la double portion de manne recueillie par les fils d’Israël dans le désert : « Le sixième jour, ils ramassèrent le double de nourriture... Demain est un Shabbat, jour de repos consacré au Seigneur » (cf. Ex 16) » (Revue Terre Sainte, mars-avril 2003). Cette surabondance du pain du Shabbat (double ration) rappelle la multiplication des pains, prélude au discours sur le Pain de Vie (Jn 6). Comme l’Eglise, l’Eucharistie est shabbatique en son « essence » biblique. Et c’est par l’Eglise-Eucharistie que Dieu fait enfin entrer le monde dans Son repos (toujours cf. He 3 et 4), à la suite du Nouvel Adam. Autre symbole shabbatique important : la mise au tombeau dans ce jardin de la nouvelle Genèse – tombeau « vierge » dans lequel personne n’avait encore été mis – qui signifie qu’en Jésus, Dieu se repose de tout l’ouvrage de la nouvelle Création qu’Il a accompli (cf. Gn 2, 2-3 en lien avec Jn 19,30). Il se repose en ses œuvres. C’est le Shabbat (25). Et en Jésus, l’homme aussi entre enfin dans le Shabbat de Dieu et se repose à son tour de ses œuvres (He 4, 10). Ajoutons encore que l’homme entre dans le repos shabbatique de Dieu lorsqu’il accomplit les commandements de Dieu. Ces commandements, à l’origine, sont comme rassemblés et contenus dans le commandement fondateur qui ouvre la perspective de la participation au Shabbat divin : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la » (Gn 1, 28). Puis dans la nécessité de la « guérison » rédemptrice, le commandement central pour Israël – commandement pleinement ordonné au commandement originel – est devenu : « Ecoute, Israël... Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur... » (Dt 6, 4-5). De même que, nous le disions, le commandement des origines devait aboutir, dans le dessein de Dieu, à l’entrée de l’homme dans le Shabbat divin, de même l’accomplissement de ce commandement central de la Loi – commandement qui résume tous les autres commandements donnés à Israël – était assorti d’une promesse shabbatique (cf. toujours He 3 et 4, ci-dessus) exprimée par ces paroles qui reviennent comme un leitmotiv dans le Deutéronome : « Si tu mets ces commandements en pratique, alors tu vivras de longs jours sur la terre que le Seigneur ton Dieu a juré à tes pères de te donner ». La promesse de prospérité sur la terre est une promesse shabbatique (cf. la note 26 de bas de page, ci-dessous), une promesse d’entrer dans le repos de Dieu (Ps 95 (94) et He 3 et 4). 0r c’est seulement en Jésus, Fils de David et Fils éternel du Père, que l’homme blessé par le péché peut accomplir ce commandement du Sh’ma Israël (écoute Israël...). Lui seul était capable d’aimer son Père et son Dieu en vérité de tout son Cœur... jusqu’au transpercement. Par l’ouverture de son Cœur, sur le Calvaire, à la jointure du sixième et du septième jour, le Messie d’Israël accomplit pour nous tous ce commandement, et permet à l’homme d’entrer dans ce Shabbat qui était un grand jour, parce que Jour de l’accomplissement du « plus grand commandement de la loi... « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur... » » (Mt 22, 36-37). En Jésus, l’homme nouveau (que nous sommes devenus) accomplit ce commandement dans la puissance de l’Esprit Saint. Et de ce fait, le commandement originel est aussi accompli. L’eau de l’Esprit Créateur et Sauveur, Amour du Père et du Fils, qui coule du Côté du Nouvel Adam, féconde et emplit la terre, et la soumet. Et par la mise au tombeau, le Nouvel Adam devient « grain de blé tombé en terre et qui porte beaucoup de fruit » (Jn 12, 24). En Jésus mis au tombeau, Dieu et l’homme se rencontrent comme en une étreinte, après la longue séparation due au péché, après l’incapacité – à cause de l’endurcissement – d’entrer dans le repos (He 3 et 4), pour inaugurer l’achèvement (Gn 2, 1 ; Jn 19, 30) de la nouvelle Création. Le Shabbat peut commencer. La « musique » du Jardin shabbatique Pour percevoir le mystère de cet avènement du Shabbat au moment où le Côté de Jésus est ouvert par la lance du soldat, l’exégèse pure et simple ne suffit pas. Il nous faut écouter la « musique » qui est contenue dans tous ces versets de l’Evangile de Jean, cette mélodie de l’Ecriture inspirée, communiquée par celui qui, à l’école de Marie et penché sur la poitrine du Verbe éternel qui est tourné vers le sein du Père (Jn 1 et 13), entend le sens plénier de la Révélation puisé dans le Cœur du Divin Maître. Découvrons cette « musique ». Si on lit attentivement Jn 19, 31 à 42, on remarque un changement de « climat » dès après le verset 34 : « l’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté, et il sortit aussitôt du sang et de l’eau ». C’est le verset au cours duquel un secret retournement s’opère. Mieux encore, ce changement de climat est déjà repérable, presque imperceptible, à l’intérieur même de ce verset 34. C’est le passage de la violence à la Paix, de la brutalité et du « vacarme » des faits extérieurs au silence de la contemplation intérieure. Le geste du transpercement par la lance du soldat est, en effet, le dernier geste de violence... violence encore symbolisée par la mention du sang. Tout de suite après advient la Paix, déjà évoquée par l’eau dans le même verset. Tout ce qui précède ce verset 34 est encore comme parsemé d’éléments de violence : le brisement des jambes des deux autres condamnés (ainsi que l’intention de briser les jambes de Jésus). Et à fortiori tout ce qui précède le verset 31 est marqué par la détresse et la violence : le cri de Jésus « j’ai soif », le vinaigre, la mort de Jésus. Et puis encore tout ce qui est décrit dans quelques versets précédents, entre autres, la présence des soldats, le partage des vêtements et le tirage au sort de la tunique... tout un climat de drame, de grande tension, de cruauté, de mépris, de violence. Mais dès à partir du côté transpercé (v 34), la « musique » change : dès qu’on a parlé de l’eau, on entre dans la paix et le silence du Shabbat. C’en est fini de l’« Egypte » ; c’en est fini de l’Exode ; C’en est fini des peines et de la grande souffrance du travail et des douleurs de l’enfantement (cf. Gn 3, 16-19) (26). On sent le changement de climat. Il y a comme une libération qui se fait, l’ouverture du Cœur ouvre sur un nouveau « paysage » de douceur, de paix et d’intériorité. Le Cœur ouvert de Jésus, doux et humble (Mt 11, 29) réalise mystérieusement la Béatitude messianique (et donc shabbatique) : « Heureux les doux, ils posséderont la terre » (Mt 5, 4). Immédiatement après la mention de l’eau, nous avons le témoignage de celui qui a vu (v 35) (27). Après la violence dramatique (mais brève) du brisement des os (v 32) puis du transpercement (v 34), après le « vacarme » (éphémère) du mal, voici l’insondable perspective du témoignage, son intériorisation croissante au long des siècles de l’Eglise, son poids d’éternité, qui appelle au silence de la contemplation et qui fait entrer dans le grand Shabbat éternel. Silence et Paix qui « engloutissent » (sans qu’on s’en aperçoive nécessairement dans l’instant) les cris et les douleurs qui précèdent. L’ouverture du Côté du Messie d’Israël d’où jaillit l’eau vive du baptême dans l’Esprit (cf. Jn 1, 32-33) inaugure – avec l’Eglise – le Royaume shabbatique où « de mort, il n’y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé » (Ap 21, 4) (28). Déjà, dès ce verset 34, dans le silence du Shabbat naissant, pour le cœur johannique qui sait s’ouvrir au sens plénier de ce qu’il contemple, « la mort a été engloutie par la Vie » (cf. I Co 15, 54) ; « mais c’est (encore) de nuit » dirait St Jean de la Croix. Selon le témoignage de Jean, l’ouverture du Cœur signe l’accomplissement des Ecritures. Accomplissement signifié par la citation de deux passages de l’Ecriture qui désignent en fait la totalité (29). L’achèvement shabbatique dévoile, dans le mystère, le sens plénier de la Parole. Citons les paroles de St Thomas d’Aquin reprises dans le Catéchisme de l’Eglise Catholique : « Le Cœur du Christ désigne la Sainte Ecriture qui fait connaître le Cœur du Christ. Ce Cœur était fermé avant la passion car l’Ecriture était obscure. Mais l’Ecriture a été ouverte après la passion, car ceux qui désormais en ont l’intelligence considèrent et discernent de quelle manière les prophéties doivent être interprétées » (CEC 112). Sur ce sujet, le Père Glotin écrit des pages admirables. Un mot encore sur ce silence qui imprègne le récit évangélique à partir du verset 34. Au paragraphe ci-dessus, intitulé Jean 19, 31-42 (chapitre III), nous faisions le lien entre la dernière Parole de Jésus « c’est achevé » (v 30) et le transpercement du Cœur (v 34). En fait, on pourrait parler d’une unique Parole shabbatique par excellence, proférée par le Christ (v 30), puis accomplie dans le silence (v 34) et source de ce silence qui habite les versets 35 à 42. Par l’ouverture de son Cœur, Jésus « proclame » silencieusement sa dernière Parole qui est l’accomplissement de sa Parole précédente – « c’est achevé » –. Le Cœur ouvert manifeste que « c’est achevé », que tout est accompli. Le Cœur ouvert est le « Geste » silencieux ultime et la « Parole » silencieuse ultime du Rédempteur (30). Après cela il n’y a plus aucune parole proférée sur le lieu très saint qu’est devenu le Golgotha (31). Il y a le témoignage silencieux et contemplatif de Jean ; il y a la « musique » silencieuse du témoignage de l’Ecriture (vv 36-37) ; il y a la pieuse activité, qu’on devine empreinte de gravité silencieuse, de Joseph d’Arimathie et de Nicodème qui sont à ce moment-là comme les célébrants de ce Grand Shabbat (32) ; il y a le silence du tombeau neuf, « berceau » (à l’image de Marie) de la Vie qui jaillira au matin de Pâques. Le nouvel Adam entre dans le repos de Dieu. Le silence de l’Eternité rejoint le Temps qui est comme suspendu durant ce Shabbat... qui se prolongera dans le grand silence du Samedi Saint. Restons encore dans le jardin pour continuer à en écouter la mélodie secrète. Notons qu’après le verset 34, dans ce nouveau « climat » déjà décrit, il n’y a plus que des présences amies sur le Golgotha qui sont mentionnées (33). Toute inimitié, violence et menaces ont disparu; plus aucune mention de soldats, plus de vinaigre (qui a fait place à la myrrhe et l’aloès, v 39). Il y a là Joseph d’Arimathie et Nicodème, disciples de Jésus dans le secret ; il y a Jean, le disciple que Jésus aimait. Il y a, mentionnées précédemment, la Mère de Jésus et Marie de Magdala. Israël et l’Eglise Joseph d’Arimathie et Nicodème représentent le Peuple élu, Israël, dans sa dimension de fondement, de racine ; « c’est la racine qui te porte » (Rm 11, 18). Marie, Jean et Marie de Magdala représentent Israël dans sa dimension de nouveauté, c’est à dire l’Eglise qui vient au jour par le Cœur ouvert et le jaillissement du sang et de l’eau ; ils étaient présents lors du transpercement, alors que Joseph et Nicodème ne l’étaient pas encore (cf. v 38 : « Après ces événements... »). Dans sa lettre aux Romains, chapitre 11, St Paul nous fait entrevoir le mystère eschatologique de l’illumination d’Israël par rapport au Christ (vv 15 et suivants, en particulier 23-29). Il est nécessaire de connaître ce chapitre essentiel si on veut comprendre l’extraordinaire « condensé » du mystère (cf. Rm 11, 25) d’Israël et de l’Eglise qui se déroule autour du Messie d’Israël au Calvaire. Alors que l’Eglise vient de naître, arrive l’Israël « ancien », portant tout le poids de l’héritage, des prophéties... l’Israël ancien représenté par ces deux notables des juifs que sont Joseph et Nicodème. Le Shabbat a été donné en héritage d’abord à Israël. Il appartient au Peuple premier choisi de faire advenir le Grand Shabbat et de permettre à Dieu et à tout le Peuple d’entrer dans le grand repos ; et l’avènement de ce repos eschatologique est précisément lié à la fin de l’endurcissement d’Israël. La fin de cet endurcissement (cf. Rm 11, 25) fait advenir le Grand Shabbat Eternel qui coïncide avec l’avènement des Cieux nouveaux et de la Terre nouvelle (34). C’est l’Eglise dans la plénitude de sa Gloire, dans la plénitude de sa Catholicité (composée d’Israël et des Nations), ce que St Paul appelle le Tout Israël (Rm 11, 26). C’est par l’adhésion d’Israël au Christ que, selon l’Epître aux Romains et le Catéchisme de l’Eglise Catholique, la Consommation de toute chose pourra advenir (cf. e a Rm 11, 15). « Je ne veux pas, frères, vous laisser ignorer ce mystère... : une partie d’Israël s’est endurcie jusqu’à ce que soit entrée la totalité des païens, et ainsi tout Israël sera sauvé... » (Rm 11, 25-26). Et, s’appuyant sur ce chapitre de l’Epître, le Catéchisme nous dit : « La venue du Messie glorieux est suspendue à tout moment de l’Histoire à sa reconnaissance par « tout Israël » dont « une partie s’est endurcie » » (CEC 674). Ce mystère eschatologique est comme inauguré en son germe, au Golgotha, en ce vendredi soir du Shabbat naissant. Là Israël et l’Eglise entourent de leur amour le Messie d’Israël. Et c’est un païen, le soldat romain, qui a ouvert le Côté du Christ, prophétie de l’entrée en masse des Nations dans l’héritage d’Israël (cf. Rm 11, 25)... dans le Cœur ouvert de Celui qui des deux – Israël et les Nations – n’en a fait qu’un (Eph 2, 14) (35). Ainsi, en ce Shabbat né du Cœur de Celui qui est venu pleinement accomplir la Loi d’Israël (Mt 5, 17-18), se trouvent prophétiquement réunies les trois composantes de l’achèvement eschatologique : en Joseph et Nicodème, l'Israël « ancien », toujours objet de la prédilection de Dieu (Rm 11, 28-29) et touché en temps voulu par la grâce de l’« illumination » par rapport au Christ (cf. Rm 11, 23-24). En Marie, Jean et Marie de Magdala, l’Israël « nouveau », qui entre pleinement dans la grâce de l’accomplissement en Jésus ; Eglise (encore exclusivement juive) qui est Epouse et Corps du Christ. Le soldat romain représentant les païens, et qui a été l’« instrument » qui a ouvert la Porte Sainte du Shabbat ; prophétie de la « greffe » dont bénéficieront les Nations pour entrer dans l’élection d’Israël (cf. Rm 11, 16-24). Pour l’heure, le soldat n’est plus mentionné dans l’Evangile après le jaillissement de l’eau. Il n’a pas encore accès au Shabbat dont la célébration appartient à Israël (ancien et nouveau) (36). En fait, ce qui se passe en ce vendredi soir autour de l’événement du Cœur ouvert est, sous certains aspects, un saisissant raccourci de la « chronologie » de l’accueil réservé par Israël et les païens à ce premier avènement du Messie d’Israël. Même l’ordre d’« entrée en scène » des personnages est significatif. En tout premier lieu, le Sauveur a été reconnu et accueilli par cette petite partie d’Israël qui a cru en l’accomplissement des promesses (cf. Lc 1, 45). Avant tout et de façon suréminente, la Fille de Sion, la Très Sainte Vierge Marie. Puis les Apôtres, les disciples, les saintes femmes... Ils l’ont fidèlement suivi et, représentés par Jean et Marie de Magdala, étaient présents au pied de la Croix (Jn 19, 25-27), à l’heure suprême de l’achèvement (Jn 19, 30), avec Marie, la Nouvelle Eve, la Mère. C’est déjà l’Eglise, l’Epouse du Christ, née du Côté du Nouvel Adam et à jamais unie à Lui. Puis c’est l’entrée de la multitude des païens mystérieusement représentés par le soldat qui ouvre le Saint des Saints (37) et en laisse jaillir la Grâce qui renouvellera et sauvera le monde. La blessure, cruellement causée par la lance du soldat, est devenue Source de Vie éternelle (Jn 4, 14) qui a pu – l’Evangile ne le dit pas, mais la vieille tradition légendaire l’affirme – submerger ce romain de la Grâce et en faire comme le symbole de la conversion des païens. Puis arrivent les derniers, après ces événements (Jn 19, 38). Joseph d’Arimathie, membre du conseil (Lc 23, 50), et Nicodème, un notable des Juifs (Jn 3, 1), sont disciples de Jésus en secret par peur des Juifs (Jn 19, 38). Disciples de nuit (Jn 3, 2). De par leur appartenance au conseil, ils représentent l’Israël qui n’a pas reconnu le Christ et qui s’est endurci (cf. Rm 11, 7). Et de par leur présence au Calvaire pour l’ensevelissement, ils représentent ce même Israël qui, reconnaissant à son tour le Christ, sera à nouveau greffé sur son propre olivier (Rm 11, 24) (38). Cette « illumination » d’Israël est un mystère eschatologique (cf. Rm 11, 26) qui, comme nous l’avons déjà exprimé ci-dessus, se situe dans l’avenir et sera signe du deuxième Avènement de Notre Seigneur dans la Gloire (cf. Rm 11, 15 et CEC 674) (39). Et donc ce sont ces deux notables des Juifs, personnifiant l’ancien et Premier Israël, qui « président » à la célébration de ce Shabbat. « C’est la racine qui te porte » (Rm 11, 18). C’est Joseph et Nicodème qui portent Jésus et le déposent dans le tombeau neuf. « Ils prirent le corps de Jésus » (Jn 19, 40). Et donc ils portent aussi l’Eglise, qui est son Corps. Ils déposèrent Jésus (Jn 19, 42). C’est Israël qui fait entrer Dieu – et l’homme uni à Lui en la Personne du nouvel Adam – dans la plénitude de son repos, et qui se met ainsi au service de l’Eglise naissante (40). Par le Cœur ouvert du Messie d’Israël qui est le Maître du Shabbat (Mc 2, 28), le Peuple de la Première Alliance ouvre la porte du Shabbat à l’universalité des nations et s’ouvre lui-même à l’Alliance Nouvelle et Eternelle. Par le Cœur de Jésus, nouveau Saint des Saints non plus voilé mais ouvert à tous (cf. Mt 27, 51), le Shabbat du Peuple juif devient le Shabbat de l’Eglise. Elle-même est l’inauguration du Shabbat éternel, le lieu où Dieu trouve son repos... repos dans lequel toutes les nations sont invitées à entrer (Ap 21, 24-25). Pause sur Israël et Paray-le-Monial Ici, il nous faut évoquer l’événement – en lien avec le sujet de l’illumination du Peuple de la première Alliance – qui a suscité un élan de ferveur et d’intercession pour Israël, à Paray-le-Monial, la cité du Cœur de Jésus. Cela s’est passé au 19ème siècle. Deux prêtres de Lyon, Augustin et Joseph Lémann, frères jumeaux d’origine juive, fréquentent assidûment le sanctuaire de Paray. Ils sont, bien entendu, de fervents intercesseurs pour leur peuple. Le 17 octobre 1875, en la fête de Ste Marguerite-Marie (célébrée ce jour-là à l’époque), Joseph Lémann baptise un jeune juif, à la chapelle des Apparitions. Par la suite, les frères Lémann célèbrent souvent la messe pour l’illumination d’Israël et font aussi des pèlerinages pour prier pour leur peuple. Ils considèrent le Cœur de Jésus, foyer d’amour et d’humilité, comme le « lieu » par excellence capable de toucher le Peuple d’Israël pour qu’il accède à la plénitude de la foi. Le 17 octobre 1882, sept ans après le baptême du jeune juif, les deux frères font placer dans le sanctuaire une lampe splendide, la « lampe d’Israël », qui pendant longtemps devait brûler nuit et jour comme signe d’intercession, devant le Sacré-Cœur, pour l’illumination du Peuple de la première Alliance. Une autre « lampe », vivante celle-là, devait se « consumer » à la chapelle des Apparitions pour Israël : il s’agit d’une sœur visitandine, Sœur Marie-Espérance, qui, après avoir entendu et rencontré les frères Lémann, décide d’offrir sa vie pour Israël. Durant ses 75 ans de vie religieuse, elle fut fidèle à cet appel. Quant au juif baptisé par Joseph Lémann (Marie-André Dervich), il devait entrer chez les prêtres missionnaires de Notre Dame de Sion, congrégation fondée par Théodore Ratisbonne, placée sous sa responsabilité et celle de son frère Alphonse-Marie ; ces deux frères célèbres étaient eux aussi d’origine juive. Marie-André fut envoyé à Jérusalem où il mourut en 1935. La « musique » du Jardin shabbatique (suite) Nous avons encore fait un détour ! C’est que la mélodie du jardin de la nouvelle Genèse contient des résonances insoupçonnées. Nous revenons au verset 34 et plus particulièrement sur le thème de l’eau qui jaillit du Côté. Rappelons que c’est à partir de la mention de l’eau que tout le climat est « transfiguré », que le bruit et la violence font place au silence et à la paix... que le sang (aussi mentionné au v 34), dernier rappel de la Passion, fait place à l’eau, prémices de la Résurrection et de la Vie éternelle (41). Cette eau qui arrose la terre est comme un « Baptême » sur le monde, comme un « exorcisme » qui chasse les ténèbres pour faire une Création Nouvelle (42). Cette eau tout naturellement nous ramène au jardin originel. Deux passages du chapitre 2 de la Genèse retiendront notre attention. Nous en avons déjà évoqué un très brièvement (cf. note 22 de bas de page) et il est bon d’y revenir. « Un fleuve sortait d’Eden pour arroser le jardin et de là il se divisait pour former quatre bras » (Gn 2, 10). Voilà comment Saint Bonaventure (13ème siècle) invite ses auditeurs à contempler l’eau qui jaillit du Côté ouvert en faisant référence à ce verset : « De cette plaie (le Cœur transpercé) approche tes lèvres pour puiser de l’eau à la source du Sauveur. C’est là qu’on trouve la source qui jaillissait au milieu du Paradis et qui, se partageant en quatre bras puis répandue dans les cœurs aimants, arrose et féconde la terre tout entière ». Notons maintenant que le verset qui précède (Gn 2, 9) évoque l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Et tout de suite après (v 10), on parle du fleuve. Or, la Tradition présente la Croix comme le Nouvel Arbre de Vie. Et Il est là, au milieu de ce jardin de la nouvelle Genèse. Mais la Croix symbolise aussi le véritable arbre de la connaissance du bien et du mal. La puissance du mal et la laideur du péché sont démasqués et résumés par la présence sur la Croix du « plus beau des enfants des hommes » (Ps 45 (44)) défiguré par notre iniquité ; « comme quelqu’un devant qui on se voile la face » (Is 53, 3). En même temps, le bien suprême qui triomphe à jamais du mal se révèle sur la Croix, arbre qui donne la guérison (cf. Ps 1, 3 et Ap 22, 2). Parce qu’elle dévoile pleinement le mal et en même temps nous procure le bien suprême, la Croix devient arbre de vie. Et c’est de cet arbre de vie que sort le nouveau fleuve, l’eau qui coule du Côté et qui, à l’intérieur de ce même verset 34, transfigure le mal et la violence (encore évoqués par la lance qui perce le Côté et par l’effusion de sang) en source de fécondité (cf. la citation de St Bonaventure) et de vie ; « source d’eau jaillissant en vie éternelle » (Jn 4, 14). Nous abordons maintenant l’autre passage de Gn 2, qui précède celui que nous venons de méditer. Il s’agit du début du deuxième récit de la Création. « Au temps où le Seigneur Dieu fit la terre et le ciel, il n’y avait encore aucun arbuste des champs sur la terre et aucune herbe des champs n’avait encore poussé, car le Seigneur Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur la terre et il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol. Toutefois, un flot montait de terre et arrosait toute la surface du sol. Alors le Seigneur Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant » (Gn 2, 4b-7). Or, dans la lecture de Jn 19, redisons-le encore, on perçoit qu’avant le jaillissement de l’eau à partir du Côté de Jésus, il y a mort et violence. Les soldats voient que Jésus « était déjà mort » (v 33). Ils brisent les jambes des deux autres qui avaient été crucifiés avec lui afin qu’ils meurent. Le nom même du rocher du crucifiement, le Golgotha (le « Crâne », cf. v 17) évoque la mort. Et nous savons que l’iconographie présente souvent la Croix du Christ dressée sur les ruines de l’homme ancien, c’est à dire sur un crâne humain, symboliquement le crâne du premier Adam, exilé et qui est retourné à la poussière de la mort. Nous sommes donc dans le désert de l’exil, de la désolation, et du silence de la mort. Par rapport au premier récit de la Création (Gn 1) qui est Vie surabondante, c’est comme si on était dans un état de « décréation ». Et ce dernier correspond à l’état de « non-création » exprimé par le début du deuxième récit (Gn 2, 4b-5) : « Au temps où le Seigneur Dieu fit la terre et le ciel, il n’y avait encore aucun arbuste des champs sur la terre et aucune herbe des champs n’avait encore poussé, car le Seigneur Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur la terre et il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol ». Donc désert, aridité et vide. Puis le verset suivant parle de ce flot qui montait de terre et arrosait toute la surface du sol. Et c’est alors que Dieu crée l’homme avec la glaise humide du sol. L’eau qui coule du Cœur de Jésus et arrose la terre entière recrée l’homme nouveau. En Gn 2, création de l’homme à partir d’un état de non-création ; en Jn 19, recréation de l’homme à partir d’un état de décréation. Et Dieu insuffle dans ses narines une haleine de vie et l’homme devient un être vivant. Et de même, l’eau du Côté du Christ qui symbolise aussi l’Esprit-Saint est cette nouvelle haleine de vie qui fait de nous des vivants dans le Vivant... Cette haleine « shabbatique » qui correspond à son dernier souffle : « Jésus dit : « c’est achevé » et, inclinant la tête, il remit l’esprit » (v 30) (43). On voit donc encore la place essentielle de Jn 19, 34, avec la mention de l’eau du Cœur ouvert. C’est le lieu d’une nouvelle Genèse, le lieu d’une Parole silencieuse et recréatrice, la révélation mystérieuse du « geste » qui remodèle l’homme avec l’eau de l’Esprit. C’est là que se réalise – parmi bien d’autres paroles de l’Ecriture – les paroles du Psaume : « Il changea le désert en nappe d’eau, une terre sèche en source d’eau » (Ps 107 (106), 35). Et aussi : « La terre brûlée deviendra un marécage, et le pays de la soif, des eaux jaillissantes » (Is 35, 7) (44). Cette thématique de l’eau, symbole de Création nouvelle, s’applique aussi à l’autre dimension (plus pascale) du Shabbat évoquée dans la note 26 de bas de page, ci-dessus : la sortie d’Egypte (l’exode) et la longue marche dans le désert, vers la Terre Promise. L’eau qui jaillit du rocher (Ex 17 et Nb 20) – qui prophétise l’eau du Côté ouvert, (cf. I Co 10, 4) – est annonciatrice du Shabbat symbolisé par l’entrée en Terre Promise. Le Cœur ouvert du Christ en Croix est la Porte Sainte qui ouvre sur la Jérusalem Nouvelle, la vraie Terre Promise, le Shabbat éternel dont l’Eglise née du Côté du Nouvel Adam est l’inauguration. Et l’eau qui coule de son Côté – en ce lieu de désert et de mort qu’est le Golgotha – est déjà ce « fleuve de Vie, limpide comme du cristal, qui jaillit du trône de Dieu et de l’Agneau » (Ap 22, 1). L’eau qui jaillit dans le désert (Ex 17 et Nb 20) est la préfiguration de Jn 19, 34 et d’Ap 22, 1 ; c’est en même temps le « souvenir » des deux passages de Gn 2 que nous venons d’étudier... souvenir qui, dans le désert de l’Exode, est signe de Rédemption et qui sera comme magnifié par Ez 47, 1-12. Et l’accomplissement eschatologique (et donc shabbatique) de ce « souvenir rédempteur » se lit précisément en Ap 22, 1-2 qui reprend aussi bien Ez 47, 1-12 que Gn 2, 9-10 (noter en particulier la mention des arbres de Vie, Ap 22, 2). Ainsi on voit que Jn 19, 34 est le point névralgique où se rejoignent souvenir rédempteur et accomplissement eschatologique. L’événement du Cœur ouvert d’où jaillit l’eau pointe à la fois vers Gn 2 et Ap 22. Dans l’Apocalypse, Jean contemple dans une vision de Gloire ce qu’il avait naguère contemplé sur le Calvaire. Ce qui est relaté en Jn 19, 34 est donc à la fois accomplissement des Ecritures (cf. versets 35-37) et - à cause de cela - Eschatologie inaugurée. C’est le signe du Shabbat eschatologique. Il est temps de revenir maintenant aux versets de Jn 19 qui sont l’objet de notre réflexion et de continuer à en écouter la « musique ». « Or il y avait un jardin... » Nous en arrivons au point le plus ineffable de cette « mélodie » johannique, au moment le plus secret qui parle à l’intime de la mémoire biblique... de la mémoire du cœur et de l’esprit. « Or il y avait un jardin, au lieu où il avait été crucifié... » (v 41). Avec cette mention du jardin, nous entrons dans le moment le plus sublime de cette dynamique de « transfiguration » qui s’opère à partir du jaillissement de l’eau (v 34) et que nous avons tenté d’analyser précédemment. C’est comme si cette eau – qui nous ramène aux deux passages de Gn 2 évoqués ci-dessus – réveillait notre « mémoire protologique » et ouvrait les yeux de notre esprit sur l’antique jardin, lieu de la félicité originelle et de la relation amoureuse avec Dieu... lieu de la Vie que le péché n’avait pas encore troublée ; l’antique jardin devenu en Jn 19, 41 le jardin de la nouvelle Genèse. « Le Seigneur Dieu planta un jardin en Eden, à l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait modelé » (Gn 2, 8). C’est la première apparition du mot jardin dans le récit de la Création, et cela advient tout de suite après les paroles concernant le flot qui montait de terre et arrosait toute la surface du sol, et concernant le modelage de l’homme accompagné de l’insufflation de l’haleine de vie. Et, nous l’avons vu, en Jn 19, l’eau qui jaillit du Côté rappelle ce flot et cette haleine de vie. Et c’est alors que, là aussi, la mention du jardin peut advenir (v 41). « Un fleuve sortait d’Eden pour arroser le jardin... » (Gn 2, 10). Grâce à St Bonaventure, nous avons compris que le véritable fleuve dont il s’agit est celui qui coule du Cœur ouvert du Christ (cf. aussi Jn 7, 38), et qu’il arrose ce qui, au verset 41, se révèle être un jardin. En Gn 2, 10, cette mention du fleuve est immédiatement précédée par les paroles sur les arbres : « Le Seigneur Dieu fit pousser du sol toute espèce d’arbres séduisants à voir et bons à manger, et l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal » (v 9). Or, nous l’avons déjà noté ci-dessus, la Croix du Christ symbolise tout à la fois l’arbre de la connaissance du bien et du mal, et l’arbre de vie. « L’arbre de vie, c’est ta Croix, Seigneur ! » (antienne du Psaume 1, office des lectures du dimanche I). C’est parce que la Croix est le lieu de la victoire du Bien sur le Mal, qu’elle devient arbre de vie. « Ils prirent donc le corps de Jésus... » (Jn 19, 40). Il me semble que nous pouvons encore plus approfondir ici le sens de l’apparition du mot jardin au verset 41 « or il y avait un jardin... ». C’est ici qu’il apparaît, au verset 41, et pas avant ! Il apparaît alors qu’on vient d’entendre ces paroles : « ils prirent le corps de Jésus ». J’y vois pour ma part un sens spirituel et biblique. Revenons au premier jardin de la Genèse, au chapitre 3. C’est le drame du péché originel. La femme prit du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea (v 6). Ils prirent du fruit qui donne la mort. Et alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus (v 7). Après avoir pris le fruit, les yeux de nos premiers parents s’ouvrent sur la nudité, la désolation. Leurs yeux s’ouvrent sur leur déchéance, sur la rupture de leur relation avec Dieu. La mort fait déjà son œuvre en eux, ils sont comme recroquevillés sur eux-mêmes et ils se cachent derrière les arbres du jardin (Gn 3, 8) ; ils perdent le jardin de vue, ils sont déjà comme dans le tombeau. Leurs yeux s’ouvrent sur le « désert »... désert du bannissement et de l’exil (45). Or, en Jn 19, « ils prirent le corps de Jésus », et, ce faisant, ils cueillent le Fruit par excellence du nouvel Arbre de Vie (46). Le Fruit de ce qui n’est plus l’arbre de la Tentation mais de la Guérison. La mémoire est purifiée et redécouvre, émerveillée, les origines. Et alors les yeux de l’évangéliste (et nos yeux) s’ouvrent non plus sur le désert de la mort et de la nudité, mais sur l’antique – et nouveau – jardin (47), notre première « patrie » d’où nous avons été bannis. Le jardin de Vie d’où toute mort a disparu (48) et auquel le Fruit de Vie nous donne accès. Entendons-nous cette « musique » du verset 41 : « or il y avait un jardin » ? Le Fruit mûr, bon à manger (cf. Gn 2, 9), est tombé de l’arbre (c’est la descente de Croix), et le jardin se révèle ; le souvenir nostalgique de l’Eden est enfoui au profond de la mémoire de l’humanité blessée, et, en ce soir d’ouverture du Shabbat, elle est réconciliée et rejoint sa source (49). Au verset 41, la mémoire biblique est comme en pèlerinage sur le lieu des origines retrouvées... origines retrouvées qui ouvrent sur l’Eschatologie. « Or il y avait un jardin, au lieu où il avait été crucifié, et, dans ce jardin, un tombeau neuf, dans lequel personne n’avait encore été mis » (Jn 19, 41). Dans le premier jardin, en Gn 3, le péché avait ouvert la porte à la mort et au tombeau : « Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise » (v 19) (50). Dans le nouveau jardin, en Jn 19, de mort, il n’y en aura plus (cf. Ap 21). La mention de ce tombeau neuf (avec celle du jardin) marque également l’aboutissement de cette dynamique de transfiguration de mort en Vie, inaugurée par le jaillissement de l’eau (v 34). Ce tombeau dans lequel personne n’avait encore été mis (51) accueille le Nouvel Adam, l’auteur de la Vie... et ainsi ce tombeau signifie « la mort de la Mort ». Ce tombeau est comme transfiguré en « berceau » de la nouvelle naissance du Christ (52). « Ils prirent donc le corps de Jésus et le lièrent de linges, avec les aromates, selon le mode de sépulture en usage chez les Juifs » (Jn 19, 40). Là encore, l’apparition du mot jardin au verset 41 est éclairée d’une « harmonique » nouvelle. En effet, ils revêtent le Nouvel Adam qui est descendu nu de la Croix, alors que le premier Adam découvrit sa nudité après avoir pris le fruit (Gn 3, 6-7). Et, en Jn 19, c’est après la mention du revêtement que le jardin advient. C’est presque comme si on assistait au déroulement d’un film à l’envers, par rapport à Gn 2 et 3 (53) ! « A cause de la Préparation des Juifs, comme le tombeau était proche, c’est là qu’ils déposèrent Jésus » (Jn 19, 42). Le Shabbat, qui, dans le deuxième récit de la Création, n’avait pas pu advenir dans l’antique jardin à cause du péché, advient maintenant dans le nouveau jardin, dans lequel le Nouvel Adam est établi pour le cultiver et le garder (cf. Gn 2, 15). « C’est là qu’ils déposèrent Jésus » (54). En Jésus, Dieu – enfin avec l’homme – entre dans son repos shabbatique, rejoignant ainsi le Shabbat évoqué à la fin du premier récit de la Création (Gn 2, 1-3) ; Shabbat à la fois premier et eschatologique, comme nous avons déjà eu l’occasion de le dire. Après l’immense détour dû au péché, « la boucle est bouclée » pour ainsi dire. Telle est la musique biblique qui se laisse découvrir grâce à l’oreille de celui qui a d’abord reposé sur le Cœur du divin Rédempteur et qui en a perçu les battements (Jn 13), puis qui a vu et qui rend témoignage afin que nous aussi, nous croyions (Jn 19). C’est dans le récit de l’apparition de Jésus à Marie-Madeleine (Jn 20) que cette musique va pleinement s’ouvrir en ruissellement de lumière. Cela fera l’objet d’un chapitre ultérieur. Pour l’heure, nous concluons ce paragraphe avec les paroles d’Is 51, 3 : « Oui, le Seigneur a pitié de Sion, Il a pitié de toutes ses ruines ; Il va faire de son désert un Eden et de sa steppe un jardin du Seigneur ». Dans l’immédiat, il nous faut encore explorer quelques aspects plus « panoramiques » de l’Evangile de Jean, en rapport avec notre sujet (55). Auparavant, très brève respiration poétique, liturgique et synthétique. Petite pause liturgique Tu as ouvert pour tous les tiens en grand la porte du très vieux jardin, où Dieu convie les hommes pour la joie sous l’arbre immense de ta Croix. IV. LA SYMPHONIE JOHANNIQUE Evangile de Jean et Genèse Ce n’est certes pas une nouveauté que de mettre en vis-à-vis le Prologue de l’Evangile de Jean et le premier chapitre de la Genèse ! Si nous y revenons, c’est pour explorer aussi, à partir de là, d’autres parallèles qui mettront davantage encore en lumière la « centralité » scripturaire – et les immenses perspectives qui en découlent – de l’événement du Cœur ouvert, du jaillissement de l’eau et de l’avènement du Jardin, en Jn 19. Dans le premier récit de la Création (Gn 1, 1 à 2, 4a), on a comme une vaste vue d’ensemble du dessein créateur de Dieu. Le récit déploie la globalité de l’action de Dieu et en révèle l’Intelligence et la « logique ». L’accent est mis sur la Toute-Puissance de la Parole créatrice, le Logos (« Dieu dit ») ; et sur l’Intelligence de l’Oeuvre divine (« Dieu vit que cela était bon »). Il y a, dans le premier récit, un ordre logique de la Création, avec la mention du « commencement » (l’évocation du chaos initial) et, à la fin, la création et la vocation de l’homme comme sommet du plan divin. Dans le deuxième récit de la Création (Gn 2, 4b-25), l’accent est mis sur l’amour, le geste, l’intimité, plutôt que sur la puissance de la Parole et de l’Intelligence. C’est plus l’ordre « amoureux » que l’ordre « logique » qui apparaît ici. Ce qui, dans le premier récit, venait à la fin – la création de l’homme – comme couronnement du plan divin, devient premier dans l’intention amoureuse de Dieu : l’homme est créé, non plus par la Parole mais par le Geste. Dieu modèle l’homme et insuffle une haleine de vie dans ses narines. Et ce n’est qu’après qu’on mentionne le reste de la Création, comme ordonnée à l’homme : jardin (dans lequel Dieu « mit l’homme qu’Il avait modelé »), arbres, fleuve, et plus tard, animaux. Et à la fin, comme achèvement d’amour, la création de la femme – toujours par le Geste – à partir du côté de l’homme endormi (56). Dans ce deuxième récit, la Parole se fait très rare et intime; c’est la tendresse du Geste qui est prépondérante. Dans le premier récit, on contemple plus la Transcendance et la Toute-Puissance de Dieu. Dans le deuxième récit, on découvre son « Cœur ». Le Prologue de l’Evangile de Jean (Jn 1, 1-18) est en correspondance profonde avec le premier récit de la Création, comme cela a été maintes fois analysé ailleurs. Il y a d’abord dans les deux textes ce caractère de « globalité » qui couvre l’ensemble du Temps et le transcende dans l’Eternité. Et puis, dans le Prologue comme en Gn 1, l’accent est mis sur la Parole éternelle, le Verbe, le « Logos ». La vaste perspective de Gn 1 s’ouvre ici à la dimension de l’Eternel et de l’Infini. Ce n’est plus seulement le « commencement » de toutes choses qui est considéré ici mais « l’éternel commencement » du Verbe engendré du Père, par qui « tout a été fait et sans qui rien ne fut ». Gn 1 nous fait contempler les origines de l’existence des choses, Jn 1 nous fait plonger dans les origines éternelles. Gn 1 nous fait voir l’action de Dieu et sa Puissance dans les œuvres, Jn 1 nous fait entrer dans le mystère de la Personne même de l’Auteur de toutes choses. C’est, pourrait-on dire, la Genèse éternelle qui manifeste en même temps le mystère de la première Création (« par Lui tout a été fait et rien ne fut sans Lui »), et le mystère de la nouvelle Création qui a sa source dans l’Incarnation : « Et le Verbe s’est fait chair ». Et de même que la création et la vocation de l’homme sont au sommet du premier récit en Gn 1, l’Incarnation du Verbe éternel constitue le sommet de la Révélation du Prologue de Jean. Par ailleurs, en Gn 1, nous avons au tout début la création de la lumière qui sera séparée des ténèbres, et en Jn 1, la révélation de la Lumière incréée et éternelle sur laquelle les ténèbres (spirituelles) n’auront pas prise (cf. verset 5). En Gn 1, 26, la création de l’homme s’exprime presque comme un « enfantement » qui viendrait des plus intimes profondeurs de l’Amour Trinitaire (« faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance ») ; en Jn 1, c’est le Créateur lui-même – la deuxième Personne de la Trinité – qui « se fait chair », l’Image parfaite qui vient rejoindre sa ressemblance, tout en restant « tourné vers le sein du Père ». Les versets 31 à 42 de Jn 19, objet central de notre réflexion, sont, quant à eux, le pendant johannique du deuxième récit de la Création. C’est là en vérité que Dieu nous montre son « Cœur ». Le mystère et la puissance du Verbe éternel qui se fait chair (Jn 1, 1-18) font place à la contemplation du mystère de l’Amour qui se révèle du plus intime de Celui qui est à la fois le Créateur et le Nouvel Adam, infiniment puissant et infiniment vulnérable. Là aussi, comme en Gn 2, la parole fait place au geste, la puissance du Logos à la blessure intime de l’Amour qui se livre. La dernière parole de Celui qui est la Parole se fait entendre au verset 30 : « c’est achevé ». Après quoi il n’y a plus que gestes : surtout l’ouverture du Cœur, geste à la fois passif et actif comme nous l’avons déjà écrit, geste par lequel l’homme est à nouveau modelé et par lequel il reçoit une nouvelle insufflation de vie ; bref, geste recréateur. Geste silencieux de l’Amour suprême, qui donne naissance à l’Eglise-Epouse (comme pour la première Eve, en Gn 2) à partir du Côté du Nouvel Adam endormi sur la Croix. Puis suivent les gestes, empreints de tendresse, de la descente de la Croix et de l’ensevelissement. Cependant, par delà ces parallèles ou ces amplifications, il y a aussi des différences qui émergent au sein des deux « couples » de textes de Genèse-Jean. Voyons d’abord le premier : dans le premier récit de la Création, il n’y a aucune allusion au péché originel, et on termine sur l’évocation du Shabbat. Dans le Prologue de Jean, par contre, la réalité du péché est évoquée comme résistance à la grâce : « Il était dans le monde... et le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas accueilli » (versets 10-11). Et le Prologue proclame l’Incarnation et la nécessité de la Rédemption par l’accueil de la grâce (cf. versets 12-18) (57). Et il débouche non pas sur le Shabbat mais sur la « semaine inaugurale », point de départ, en Jn 1, 19, de l’action rédemptrice du Seigneur qui est venu en ce monde pour vaincre les ténèbres du péché. L’idée principale qui en ressort dans l’Evangile de Jean est que « la Lumière (incréée, par opposition à Gn 1, 1) est venue dans le monde » comme pour une Création nouvelle inaugurée par l’Incarnation (« le Verbe s’est fait chair »), et couronnée par le Cœur transpercé (Jn 19) d’où jaillit l’eau... après quoi seulement le Shabbat peut commencer à advenir en sa plénitude (58). En d’autres termes, il faut attendre Jn 19, 42, pour entrer en quelque sorte dans le Shabbat de Gn 2, 1-3 (lire cependant la note de bas de page 58 ci-dessous). Cela nous amène à considérer maintenant les différences repérables dans le deuxième « couple » des textes de Genèse-Jean : le deuxième récit de la Création débouche non pas sur le Shabbat mais sur le péché et la mort, réalités exprimées en Gn 3, 1 à 4, 16. Alors que, nous venons de le voir, Jn 19, 31-42 (qui « correspond » au deuxième récit de la Création) débouche sur le Shabbat et, au chapitre 20, sur la Résurrection ; manifestation de cette Lumière du premier Jour de la semaine qui ne connaît pas de couchant, et qui de ce fait devient aussi Jour huit, symbole du Shabbat éternel (59). Il y a donc un « croisement » significatif (60) (dont nous essaierons de déchiffrer le sens de façon plus élargie au paragraphe suivant) entre les deux textes de Gn 1 et 2 et les deux textes de Jn 1 et 19: Le premier récit de la Création s’achève sur le Shabbat, le deuxième sur le péché et la mort. Le Prologue de Jean s’achève sur la « semaine » rédemptrice « inaugurale » en vue de vaincre le péché et la mort, et le texte de Jn 19, 31-42, débouche sur le Shabbat « qui était un grand jour » et nous ramène ainsi à l’achèvement shabbatique du premier récit. On peut aussi considérer ce croisement sous l’angle du « duo » Temps-Eternité : en Gn 1, 1 à 2, 3, on assiste au temps de la Création, les six jours d’une « semaine » qui débouche sur le septième jour (Shabbat) qui symbolise aussi, dès ici, l’Eternité. Dans le Prologue de Jean, c’est le mouvement inverse : on commence par sonder l’Eternité du Verbe qui était au commencement avec Dieu pour aborder l’Incarnation qui est en quelque sorte le Jour Un de la Lumière qui est venue dans le monde, et ainsi on débouche sur le Temps de la Rédemption, la « semaine inaugurale » (Jn 1, 19 et sv) de la Création nouvelle. Alors que en Gn 2, le deuxième récit de la Création ne s’inscrit pas dans le Temps mais revêt une dimension protologique ; et on débouche sur l’épreuve du temps (Gn 3), temps du péché et de ses conséquences, et donc temps de la Grâce rédemptrice déjà promise (Gn 3, 15). Tandis qu’en Jn 19, 31-42, c’est encore le mouvement inverse : on sort de la terrible épreuve du temps de la Passion pour déboucher sur l’Eternité shabbatique inaugurée par le Cœur ouvert et l’eau qui en jaillit... Eternité qui nous ramène au premier Shabbat de Gn 2, 1-3, qui déjà contient en lui-même le Shabbat eschatologique d’Ap 21 et 22. Tous ces mouvements contraires expriment la dimension d’accomplissement inhérente aux écrits du disciple du Cœur de Jésus. C’est le phénomène de la « boucle bouclée ». Il nous faut encore explorer les résonances de cette symphonie dont la « note tonique » de départ (et de conclusion) est l’événement du Cœur transpercé. Analyser certains aspects de cette symphonie, c’est entrer plus avant dans ce long regard sur Celui qu’ils ont transpercé (Jn 19, 38). Reprise rétrogradée « Reprise rétrogradée » est un terme qui désigne un procédé musical utilisé par des compositeurs (surtout au 20ème siècle). Il consiste à composer une musique (ou un fragment musical) et à la reprendre ensuite à l’envers, c’est à dire en commençant par la fin – par la dernière note – et en terminant par le début. Le grand compositeur catholique Olivier Messiaen (1908-1992) a plusieurs fois utilisé ce processus qui, pour lui, exprime symboliquement une plénitude de perfection et en particulier la perfection divine. On y retrouve ce phénomène de la « boucle bouclée » mentionnée ci-dessus, ou encore des deux moitiés d’un cercle qui se rejoignent pour former le cercle complet, signe de perfection. Par exemple, dans l’œuvre pour orgue intitulée « Méditations sur le Mystère de la Sainte Trinité », Messiaen a fait un thème musical qu’il appelle « thème de Dieu », et ce thème est présenté avec sa reprise rétrogradée, ce qui est une manière d’exprimer l’Infini de Dieu. En effet, la reprise rétrogradée est comme le miroir, le reflet exact du premier énoncé du thème. A son tour, le premier énoncé devient reflet de la reprise rétrogradée ; et de même que dans un jeu de miroir un objet peut être reflété à l’infini, de même ce « thème de Dieu » pourrait (théoriquement) être énoncé à l’infini, de « reflets en reflets ». Dans une autre œuvre, pour piano, intitulée « Par Lui tout a été fait », Messiaen a écrit cinq pages d’une musique très complexe qu’il reprend ensuite entièrement en reprise rétrogradée, exprimant ainsi la perfection de l’Oeuvre créatrice de Dieu. Donc, en musique, la plénitude de la perfection peut être symbolisée par ce procédé de la reprise rétrogradée qui nous donne ainsi l’idée d’accomplissement. Et c’est là que nous rejoignons notre sujet. Si on met en vis-à-vis le Prologue (et ce qui suit immédiatement) ainsi que le chapitre 19 de Jean avec les quatre premiers chapitres de la Genèse, il est frappant d’y découvrir quelque peu le principe de la reprise rétrogradée, non certes dans une symétrie exacte et encore moins dans la littéralité des textes, mais à l’intérieur du grand mouvement de l’Histoire du Salut. Ces mouvements contraires qu’on peut vérifier – et que nous avons déjà évoqués en partie ci-dessus – sont parfois étonnants de précision et ne peuvent qu’être le fruit de l’inspiration surnaturelle des Ecritures. Chez Jean, ces retours aux sources (en particulier le nouvel avènement du jardin et la Vie qui en jaillira, surtout au chapitre 20) expriment la consolation et la guérison de la mémoire spirituelle de l’homme blessée par le désordre du péché originel. Ce sont les retrouvailles avec Dieu qui accomplit « finalement » son plan d’amour originel, par delà l’immense détour dû au péché. Cette consolation, cette guérison, ces retrouvailles, ont leur source dans l’événement du Cœur ouvert d’où jaillit l’eau. C’est la grande guérison shabbatique eschatologique annoncée par les nombreuses guérisons opérées par Jésus durant les Shabbats. Elargissons notre analyse de la reprise rétrogradée en Jean, à partir de ce que nous avons déjà abordé dans le paragraphe précédent (« Evangile de Jean et Genèse »). Nous y écrivions que le Prologue johannique correspondait au premier récit de la Création. Le Prologue proclame l’Incarnation du Verbe Créateur comme avènement de la Lumière incréée en ce monde, rappelant ainsi à la fois le Jour Un et la création de l’homme (Gn 1, 5 et 26). Cependant, rappelons-le encore, le Prologue n’aboutit pas au Shabbat, mais – après avoir rappelé la réalité des ténèbres – il débouche sur la nécessité de la Rédemption exprimée par la Semaine inaugurale (Jn 1, 19 et sv). Toute la suite de l’Evangile évoquera le parcours rédempteur de l’Agneau de Dieu qui porte le péché du monde jusqu’en ses conséquences les plus ultimes. Nous en arrivons à la Passion. Le drame du péché et le combat contre Dieu se concentrent dans les chapitres 18-19. Tout s’accumule (surtout en Jn 19) comme pour nous faire déchiffrer l’origine antique de ce drame qui est relaté par Gn 3 et 4 (jusqu’au v 16). Le drame culminant en Jn 19 nous ouvre sur Gn 2, 3 et 4. Analysons cela. Le chapitre 19 de Jean et les chapitres 2, 3 et 4 de la Genèse sont, globalement, en mouvements contraires l’un par rapport à l’autre ; ce qui nous amène à faire une lecture « à l’envers » des chapitres de la Genèse. La mort de Jésus nous oriente d’abord directement sur Gn 4 : premier meurtre dans la Bible, à mettre en lien avec le meurtre – et tout le contexte de la Passion qui l’accompagne – du « nouvel Abel », Jésus (cf. la Passion et la mort de Jésus, en Jean 19). Caïn banni du sol fertile, errant loin de la Face de Dieu (Gn 4, 14), accentue le symbole du désert de l’exil, qui advient pour la première fois en Gn 3, 23-24, juste avant le récit du meurtre d’Abel. Ce symbole du désert de l’exil, rappelons-le, est exprimé par l’aridité du rocher – le « Crâne » – de la crucifixion (Jn 19, 17); et il faut aussi ajouter le fait que Jésus, prenant sur lui la condition du premier Adam, est mis à mort, comme le dit l’Ecriture, rejeté en dehors de la ville. Puis, en continuant « à reculons », en Gn 3, nous avons les « pénalités » du péché : épines, sueur... qui nous ramène à Jn 19, la couronne d’épines (v 2) ; et surtout les douleurs de l’enfantement (Gn 3, 16) qui sont à mettre en lien avec les douleurs de l’enfantement (cf. Ap 12, 2) de la nouvelle Eve au pied de la Croix (Jn 19, 25-27). Et c’est précisément cette présence de Marie, aux côtés de son Fils mourant sur la Croix, qui accomplit l’antique promesse qu’on trouve en Gn 3, 15, le « protévangile ». Au début de Gn 3, nous avons le récit du péché proprement dit : la séduction opérée par le Serpent et le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal cueilli par la femme et partagé par l’homme. Or, nous l’avons déjà dit précédemment, le véritable arbre de la connaissance du bien et du mal – avant de devenir le symbole de l’arbre de Vie –, c’est le Christ mort sur la Croix. Point culminant de l’opposition et du combat, le scandale de la Croix « démasque » la source de ce combat et notre mémoire est ramenée à l’arbre funeste et au Serpent des origines. C’est là que la « centralité » du Cœur ouvert se manifeste singulièrement : en effet, dans le livre de la Genèse, c’est juste avant la narration de la chute qu’on parle de la création de la femme à partir du côté d’Adam (Gn 2, 18-25). Et inversement, c’est après le récit de la mort de Jésus en Croix – qui est la conséquence la plus ultime de la chute et le lieu de l’écrasement du Serpent (Gn 3, 15) – qu’advient la « création », symbolisée par le sang et l’eau, de l’Epouse mystique, l’Eglise, à partir du Côté du Nouvel Adam (Jn 19, 34). C’est alors que la Croix devient arbre de Vie, grâce à l’eau qui jaillit du Cœur. Cela nous ramène, en Gn 2, au fleuve qui sortait d’Eden (v 10) puis à l’arbre de vie (v 9). Et alors, juste avant, c’est la première mention du jardin en Gn 2, 8, qui correspond à celle de Jn 19, 41 (qui vient après l’eau). L’eau de Jn 19, 34, nous ramène aussi, rappelons-le, au flot qui monte de terre, Gn 2, 6. Et ainsi nous débordons en amont le deuxième récit de la Création et nous rejoignons le Shabbat des origines (Gn 2, 1-3) « retardé » dans sa réalisation plénière à cause de la chute et donc absent du deuxième récit. Ce Shabbat s’accomplit implicitement avec la mise au tombeau de Jésus, en Jn 19, 42. Et maintenant, en débordant de part et d’autre, c’est à dire en mentionnant Gn 1 et Jn 20, nous essayons d’achever la « boucle » : Jn 20, 1, nous plonge dans le premier jour de la semaine (la lumière de la Résurrection) qui nous ramène au Jour Un de Gn 1,5 (la création de la lumière). En même temps, ce jour de la Résurrection est aussi le huitième jour ; Jour de l’Eternité, symbolisant le Shabbat de la veille (Samedi Saint et Vendredi Saint au soir) désormais éternellement prolongé par la Vie du Ressuscité à laquelle nous avons part. De même, nous le rappelons, le Jour Un de Gn 1, Jour unique, contient en lui-même le Jour dernier, le « Jour du Seigneur » (cf. Mal 3) ; lequel marque l’avènement du Shabbat évoqué d’abord par Gn 2, 1-3. Ici, Jour Sept et Jour Un se rejoignent. Petit avertissement préliminaire: ce qui suit devient encore plus dense, et l’on ne peut l’étudier que si l’on prend le temps avec une Bible sous les yeux. C’est, en effet, une « lectio » très fouillée et minutieuse qui n’intéressera que ceux qui ont à cœur de découvrir plus en détail les correspondances de ces textes johanniques avec les 1ers chapitres de la Genèse. Correspondances qui éclairent singulièrement la « trajectoire » du Salut. La lecture « superficielle » en serait parfaitement indigeste ! On peut donc aussi passer directement au paragraphe de ce même chapitre, intitulé L’Evangéliste shabbatique. Nous voyons bien l’étendue du « cercle » johannique : nous disions au paragraphe précédent (« Evangile de Jean et Genèse ») que Jn 19, 34-42 correspondait au deuxième récit de la Création. Cependant, contrairement au deuxième récit, le texte johannique, laissant « derrière lui » le péché et la mort, aboutit au Shabbat (Jn 19) et à la lumière éternelle de la Résurrection (Jn 20), retrouvant le premier récit de la Création (après l’immense détour dû au péché désormais aboli par la Croix et l’eau du Côté), et ce faisant, rejoignant le Jour Un et le Shabbat du premier récit. Quant au Prologue de Jn 1, « Genèse johannique », il débouche sur la semaine de la Rédemption (61). L’Evangile va parcourir cet immense détour dû au péché (qui commence en Gn 3) ; et cela jusqu’à la mort en Croix du chapitre 19. Alors le chemin du retour aux sources est ouvert par le transpercement du Cœur et nous débouchons sur la nouvelle Création (62) (correspondant au récit de Gn 2, 5 et sv) laquelle coïncide avec l’inauguration du grand Shabbat (cf. Gn 2, 1-3) enfin advenu. En résumé: nous voyons donc que le Cœur ouvert (et l’eau qui en jaillit) est à la fois le point d’aboutissement d’une histoire marquée par le péché (signifiée par le sang de la Passion qui « finit » de couler du Côté), et le point de départ d’une Création nouvelle (signifiée par l’eau). Et ce point de départ, laissant derrière lui le détour du péché qui a commencé en Gn 3, rejoint en même temps l’origine d’avant le péché (63). Le « cercle » est achevé. Et l’événement shabbatique du transpercement est véritablement au centre de ce cercle..., au centre de l’Histoire du Salut. L’Apocalypse Le cercle est considérablement élargi si l’on prend en compte l’autre grand écrit johannique, l’Apocalypse. Dans la plénitude de l’achèvement eschatologique, le Jour Un de Gn 1 et le Jour Dernier (« Jour du Seigneur ») annoncé par les Prophètes se rejoignent ; le Jour Dernier est, en effet, le jour de la séparation (cf. Gn 1, 4) définitive de la lumière et des ténèbres spirituelles ainsi que Ap 20, 21 et 22 l’exprime de différentes manières (64). Le rapport « circulaire » et intime entre les livres de l’Apocalypse et de la Genèse est admirablement suggéré par l’écrivain philosophe Ernest Hello : « la Genèse est l’apocalypse (révélation) de l’ouverture ; l’Apocalypse est la genèse de la consommation ». Mais ce qu’il nous importe de souligner, c’est que dans ce cercle élargi à la dimension de l’Apocalypse, c’est encore l’événement du Cœur transpercé qui est au centre et au sommet. En guise d’« ouverture » à la grande Vision, nous avons les paroles « chacun le verra, même ceux qui l’ont transpercé, et sur lui se lamenteront toutes les races de la terre » (Ap 1, 7). Cette parole, enracinée en Jn 19, 37 (et se référant plus explicitement à Za 12), atteint son sommet dans la grande Vision de Gloire d’Ap 22, 1, (également en lien avec Jn 19, 37) : « L’Ange me montra le fleuve de Vie, limpide comme du cristal, qui jaillissait du trône de Dieu et de l’Agneau » (65). Ces deux passages, placés l’un au début, l’autre à la fin, « embrassent » l’ensemble du livre et nous donne la clef de lecture mystique de l’Histoire du Salut. Nous l’avons déjà dit précédemment : le Cœur transpercé et l’eau de Jn 19, 34, se trouve au centre de l’immense trajectoire – toute la Bible – qui va de Gn 2 (l’arbre de vie et le fleuve) à Ap 22 (le fleuve de Vie et les arbres de Vie, cf. v 2). Ici, nous avons encore une reprise rétrogradée ! Le fleuve de Vie d’Ap 22 nous ouvre les yeux sur les arbres de Vie et nous ré-enracine en Gn 2, 9-10 (qui parle des arbres et du fleuve en sens inverse). L’analyse très précise de cette inversion est intéressante : le « pivot » en est encore l’événement de Jn 19, 34. En Gn 2, il est question des arbres du jardin « bons à manger », puis de l’arbre de Vie « au milieu du jardin », et enfin de l’arbre de la connaissance du bien et du mal... après quoi advient le fleuve. En Jn 19, nous avons vu que la Croix peut être considérée comme le véritable arbre de la connaissance du bien et du mal, en tant que s’y révèle le mal absolu du péché et de la mort, et le bien absolu de l’Amour divin ; et le fruit de cet arbre, c’est le Christ, non plus un fruit de mort mais de Vie éternelle. L’eau de la Vie nouvelle (le fleuve, cf. Jn 7, 38) qui jaillit de son Cœur transfigure l’arbre de la mort en « l’arbre de Vie au milieu du jardin ». Ainsi les deux arbres, distincts en Gn 2, ne font plus qu’un en Jn 19 ; et, à partir du v 34, ne subsiste que l’arbre de Vie... L’eau venant après le sang est l’élément « transfigurateur » et intervient donc au centre, « séparant » les deux arbres. Dans l’Apocalypse, il n’y a plus d’arbre donnant la mort (cf. Ap 21, 4). Il n’y a plus que « l’arbre de vie placé dans le Paradis de Dieu » (Ap 2, 7), ou les « arbres de Vie qui fructifient douze fois » (Ap 22, 2). Et le fleuve de Vie intervient ici avant la mention des arbres. Ce fleuve, c’est l’Esprit Saint (cf. Jn 7, 39) (66). De même qu’en Jn 19, l’eau (qui symbolisait aussi l’Esprit) nous avait progressivement ouvert les yeux sur le jardin, en Ap 22, ce même Esprit nous ouvre les yeux de la foi sur les arbres (cf. Gn 2, 9) du nouveau jardin eschatologique. L’immortalité attachée à l’arbre de Vie de Gn 2 est comme multipliée à l’infini par les « arbres de Vie qui fructifient douze fois » d’Ap 22. Et, soulignons-le toujours, la centralité se situe en Jn 19 avec l’arbre (Jésus en Croix) et l’eau qui en jaillit. Le Shabbat du soir du Vendredi Saint se révèle être l’inauguration du Grand Shabbat sans fin de la Jérusalem du Ciel... Shabbat exprimé symboliquement immédiatement après l’évocation du fleuve et des arbres : « De malédiction, il n’y en aura plus ; le trône de Dieu et de l’Agneau sera dressé dans la ville, et les serviteurs de Dieu l’adoreront, ils verront sa face, et son nom sera sur leurs fronts ; de nuit, il n’y en aura plus ; ils se passeront de lampe ou de soleil pour s’éclairer, car le Seigneur Dieu répandra sur eux sa lumière, et ils régneront pour les siècles des siècles » (Ap 22, 3-5). Cette lumière de Gloire qui irradie la Création nouvelle est, en effet, comme la célébration éternelle du Shabbat accompli ; le repos de Dieu en ses serviteurs et le repos de ceux-ci en Dieu. Et surtout le règne absolu de la lumière à jamais séparée des ténèbres. La lumière tient une place essentielle dans la célébration du Shabbat juif. On y fait, entre autres, un geste d’une grande portée symbolique. En effet, c’est la mère de famille qui doit allumer les bougies au tout début du Shabbat, et la tradition juive commente ce geste ainsi : c’est par la faute de la femme (Eve) que la lumière a quitté ce monde, et donc c’est par la femme que la lumière doit revenir en ce monde (67). Cette « fête » éternelle de la lumière célébrée par l’Apocalypse est fête shabbatique par excellence. Elle rejoint le mystère de la Création et de la chute que nous avons médité. Ce faisant, elle rejoint aussi la dimension pascale du Shabbat. Le « début » de la séparation de la lumière et des ténèbres dans l’Histoire du Salut est la libération d’Israël des ténèbres d’Egypte et la marche vers la Terre Promise, terre de lumière. La Terre Promise définitive est la Jérusalem d’en haut, « la ville (qui) peut se passer de l’éclat du soleil et de celui de la lune, car la gloire de Dieu l’illumine, et l’Agneau lui tient lieu de flambeau... Ses portes resteront ouvertes le jour - car il n’y aura pas de nuit » (Ap 21, 23...25). Le long exode est achevé, la lumière du Shabbat éternel inonde le Ciel nouveau et la Terre nouvelle (cf. Ap 21, 1) (68), et ce Shabbat éternel, c’est Dieu Lui-même qui « aura sa demeure avec eux » (Ap 21, 3), et nous notre demeure en Lui. Le Disciple-Confident du Cœur, et Voyant « eschatologique », est le héraut de l’accomplissement shabbatique, le témoin du parfait accomplissement des Ecritures (Jn 19, 35-37). L’Evangéliste shabbatique Evangéliste du Cœur, Jean l’est donc aussi du Shabbat. Pouvait-il en être autrement pour celui qui a vu (cf. Jn 19, 35) le Nouvel Adam mis en terre dans le jardin pour le cultiver (cf. Gn 2, 15), et qui a accueilli chez lui – « en son bien propre » – la Nouvelle Eve, la « Reine » du Shabbat, « la Femme promise au début des âges » (69) ? Il est celui qui demeure. Ce terme de demeurer est un leitmotiv dans son évangile. Il repose (Jn 13) et demeure sur le Cœur de Celui qui repose et demeure dans le Sein du Père (Jn 1). En tant que Verbe Eternel par qui tout a été fait, le Christ repose et demeure dans le Père. Et il invite ses disciples à demeurer en lui comme lui, il demeure dans le Père ; « Demeurez en mon amour...comme...je demeure en son amour » (Jn 15, 9 et 10). Le Shabbat est don de Dieu à l’homme – et à la Création – de la Paix éternelle qui règne au « cœur » de la Sainte Trinité ; et donc le Shabbat est aussi participation de l’homme – et de la Création – à cette Paix trinitaire. Ce don et cette participation se font par le Fils incarné ; et par son Incarnation, il nous fait entrer dans son repos en nous faisant entrer comme Jean dans son Cœur shabbatique. Dans le Cœur de Jésus ouvert dans le jardin, se réalise déjà, en germe, ce Shabbat pour l’homme et pour la Création ardemment désiré par Paul au chapitre 8 de sa lettre aux Romains (vv 19 à 23). Il est significatif qu’il soit donné au confident intime du Cœur de Jésus de pouvoir contempler en vision l’accomplissement de cette nouvelle Création shabbatique (Apocalypse), inaugurée dans le jardin de Jn 19, et prophétiquement entrevue par Paul. Jean, parce qu’il demeure dans le Cœur de Jésus et à l’école du Cœur immaculé de Marie, entre dans la profondeur du dessein divin. Il est celui qui nous donne de scruter l’origine éternelle (Prologue) et l’éternel accomplissement (Apocalypse). Dans son regard shabbatique qui demeure et contemple, Protologie et Eschatologie se rejoignent et il nous donne la clé et l’éclairage définitif de l’Histoire du Salut... Eclairage qu’il puise dans le Cœur du Christ : Dieu est Amour et il nous faut demeurer en son Amour. Cette vocation spécifique de l’Evangéliste-Théologien par laquelle il projette la lumière sur le commencement et sur la fin, et par laquelle il entre déjà dans le grand Shabbat, est centrée sur la Parole de Jésus à son propos : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à je vienne » (Jn 21, 22). Jean est présence shabbatique au cœur de l’Eglise en attente de la Parousie (cf. Ap 22, 17) ; il est celui qui pour nous et avec nous reçoit sans cesse l’eau de la vie gratuitement (ibid.), cette eau dont il rend témoignage (Jn 19, 35) et dont la contemplation fait de lui le témoin du déjà là de l’accomplissement – grâce qu’il reçoit aussi par Marie qu’il a accueillie chez lui. Cette dimension de l’éternel accomplissement ressort souvent dans ses écrits où il nous fait entrer dans son émerveillement : « Je vous ai écrit ces choses, à vous qui croyez au nom du Fils de Dieu, pour que vous sachiez que vous avez la vie éternelle » (I Jn 5, 13). « ... la vérité... demeure en nous et restera avec nous éternellement » (II Jn, v 2). Il est le chantre du cantique de l’Agneau (Apocalypse) et sa parole est comme l’interprète de la joie shabbatique du Cœur de Jésus : « Maintenant je viens vers toi et je parle ainsi dans le monde, afin qu’ils aient en eux-mêmes ma joie complète » (Jn 17, 13). Par le Cœur de Jésus et par son interprète, Dieu, considérant l’œuvre achevée par le Fils (cf. Jn 17, 4, et 19, 30), semble dire à nouveau : « Cela était très bon » (Gn 1, 31). Nouvelle Genèse et avènement du Shabbat des origines. Dieu a sa demeure en nous (cf. Ap 21). Pour le juif, l’étude de l’Ecriture n’est pas un travail mais une joie... et donc elle est recommandée le jour du Shabbat. Dieu ouvre son « Cœur » à celui qui étudie amoureusement sa Parole. La connaissance de la Parole de Dieu ouvre au don de l’Alliance et au don du Shabbat. Jean est l’Evangéliste shabbatique aussi en ce sens. Nous le savons bien, ses écrits sont pétris de l’Ecriture Sainte et il en révèle constamment l’accomplissement. Il est bien ce disciple du Shabbat qui lit amoureusement les Ecritures et les étudie (à l’école de Marie qui gardait tous ces événements et les méditait en son cœur, cf. Lc 2). Il voit dans l’ouverture du Cœur du Verbe incarné, le dévoilement du sens inépuisable des Ecritures (cf. Jn 19, 36). Ce dévoilement est joie shabbatique. Et c’est là que la vocation shabbatique du disciple que Jésus aimait est particulièrement signifiée : par le fait qu’il est non seulement le témoin de l’Achèvement (Jn 19, 30), mais aussi l’artisan scripturaire de cet achèvement. En tant que dernier Evangéliste et Auteur du dernier Livre de la Bible (l’Apocalypse), « il est celui qui clôt l’Ecriture, qui lui donne son Achèvement... il écrit en dernier » (Père Martin Pradère). Pause liturgique Jésus, lumière née de la Lumière, par ta splendeur nos yeux sont éblouis; dans ta Lumière ô Christ, nous voyons la Lumière, et notre cœur déborde de ta joie.Point d’orgue artistique Jésus, Marie et Jean. Les sculptures de la chapelle du Prieuré du Cœur de Jésus. A Paray-le-Monial, dans la chapelle du Prieuré du Cœur de Jésus, il y a un magnifique Calvaire en bois du 12ème ou 13ème siècle. L’expression artistique en est très originale. Il y a, à mon sens, un climat shabbatique qui se dégage de l’œuvre, en rapport avec plusieurs éléments de notre méditation. Le Christ en Croix (70), la tête baissée, exprime un sentiment de repos et de paix profonde ; un sourire à peine perceptible est esquissé sur ses lèvres. Plus de traces de souffrance violente, il semble dormir paisiblement. C’est le Nouvel Adam entré dans son repos. Il est légèrement orienté vers la droite, on voit les traces de sang de la blessure du Côté. A sa droite se tient la Vierge Marie, les mains jointes posées sur son cœur, une expression très concentrée et douloureuse sur le visage légèrement incliné vers la terre et surtout tout orienté vers le Côté du Christ. C’est elle qui semble recueillir toute la souffrance du Golgotha, alors que son Fils repose. Plus que jamais, elle garde et médite en son cœur (cf. Lc 2) tous les mystères de son Fils, surtout en l’occurrence les mystères douloureux. C’est en son cœur douloureux et immaculé que repose toute la foi de l’Eglise, en ces Vendredi et Samedi Saints. Elle recueille en sa mémoire et en son cœur l’héritage du Cœur de son Fils, elle est l’Eglise-Epouse. Le Cœur de Jésus est tourné vers elle ainsi que son visage incliné. Il semble se reposer entièrement en elle. Elle est cette Sion où Dieu habite : « Car le Seigneur a fait choix de Sion ; elle est le séjour qu’il désire : voilà mon repos à tout jamais, c’est le séjour que j’avais désiré » (Psaume 132 (131), 13-14, traduction liturgique). La Nouvelle Eve, qui est l’aide parfaitement assortie au Nouvel Adam (cf. Gn 2, 18) et qui par sa présence à la Croix a en quelque sorte « permis » l’achèvement de l’œuvre du Fils, est - en son mystère d’accueil de la plénitude de la Grâce - le Shabbat de Dieu, « la demeure de Dieu avec les hommes » (Ap 21, 3). Alors que son Fils est entré dans son repos shabbatique, elle-même vit le Shabbat encore dans les douleurs et le travail de l’enfantement (cf. Ap 12, 2), elle qui, au pied de la Croix, est devenue la Mère de tous les vivants (cf. Gn 3, 20). Tout cela me semble être exprimé par ces sculptures. Et puis il y a la présence de Jean ! Il est à la gauche du Seigneur, les yeux presque clos, plongé dans une profonde écoute intérieure, la main sur l’oreille, et le livre (l’Ecriture) dans l’autre main. Il a la tête légèrement inclinée et orientée vers Jésus et il est comme absorbé par le silence de la contemplation du mystère. Il ne regarde pas, il écoute. Le Côté du Christ est plus tourné vers Marie, comme nous l’avons dit. Jean, plus éloigné du Cœur, semble vouloir percevoir l’insondable murmure de cette source cachée. Sa tête orientée vers le Côté ouvert qu’il ne voit pas est en même temps orientée vers Marie. Les têtes inclinées de Jean et de Marie, de part et d’autre du Côté de Jésus, convergent l’une vers l’autre. De ce fait, Jean semble recueillir le mystère plus directement de la Sainte Vierge. Il reçoit les trésors du Cœur de Jésus par Marie qu’il va accueillir chez lui (Jn 19, 27). Le Cœur du Seigneur tourné vers Marie qui est elle-même toute inclinée vers son Fils, exprime l’union des deux Cœurs. Et Jean, le confident, entre dans une profonde écoute shabbatique... à l’écoute des deux Cœurs unis. A l’école de la Mère, il garde et médite tous ces événements en son cœur. Il en approfondit le sens et en perçoit l’accomplissement. Le disciple que Jésus aimait, se tenant près de la Mère (cf. Jn 19, 26), est comme le premier « enfant » de cette union des deux Cœurs... « Voici ton fils » (ibid.). Il est le premier « fruit » - parce que le premier témoin (Jn 19, 35) - de l’achèvement shabbatique de ce soir du Vendredi Saint. Toute cette œuvre respire la Paix du Shabbat, à la fois douloureuse et consolatrice. C’est sur cette brève présentation de ce Calvaire que se conclue ce chapitre sur la « symphonie johannique ». V. LE SHABBAT ET LA REDEMPTION Théologie du travail et de la bénédiction Le Shabbat juif est, entre autres, l’expression d’une théologie du travail. L’homme fait son travail – souvent avec zèle et souci de perfection – mais c’est Dieu qui achève. Durant six jours, l’homme exerce sa vocation de participer à l’immense œuvre de la Création, mais il revient à Dieu de couronner cette participation en lui donnant sa plénitude de perfection et son sens ultime. Le Shabbat nous éduque à l’humble acceptation de l’inachèvement inhérent à toute entreprise d’ici-bas. Il nous apprend à attendre et à désirer la bénédiction de Dieu sur tous nos efforts. Il nous garde, non pas de l’aspiration à la perfection qui est le propre de l’être humain, mais du perfectionnisme. Il est l’« antidote » de l’orgueil humain de l’auto-réalisation symbolisée par la tour de Babel (Gn 11). Nous venons de mentionner la bénédiction de Dieu. Par la célébration du Shabbat juif, la bénédiction originelle (cf. Gn 1, 28) « revient » sur cette terre, après avoir été écartée, en quelque sorte, par le péché originel. En fait, le Shabbat nous ramène à l’absolue gratuité de la Création. Tout vient de Dieu et tout retourne à Dieu. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (I Co 4, 7). « Car nous n’avons rien apporté dans le monde et de même nous n’en pouvons rien emporter » (I Tm 6, 7) (71). La vocation de l’homme s’inscrit dans ce Don de Dieu, à l’origine et à l’achèvement, et c’est le Shabbat juif qui nous le fait découvrir. Israël, dépositaire du Shabbat C’est Israël, Peuple Elu, qui en reçoit en premier la révélation et la vocation. C’est par Israël, et en particulier par le Shabbat, que la bénédiction divine vient « à nouveau » visiter notre terre. Par son histoire, Israël expérimente cette totale dépendance de Dieu, Origine et Fin de sa destinée. La gratuité de l’Election d’Israël est à l’image de la gratuité de la Création. Israël est un peuple « créé » ex nihilo pour ainsi dire, par Dieu et pour Dieu. Le sens même de l’existence d’Israël est d’être un Peuple consacré à Dieu (Deutéronome) et de manifester la souveraineté du Seigneur sur toute chose. Et par la célébration du Shabbat, Israël, Peuple Sacerdotal, manifeste aussi que la Fin appartient à Dieu, seul Sauveur de son Peuple et de toutes les nations. Israël révèle à l’Humanité sa vocation shabbatique qui est de recevoir de Dieu sa « récompense », d’accueillir de Lui la bénédiction à la fois originelle et eschatologique (cf. Gn 1, 28 et 2, 3), d’entrer dans la joie et dans le repos du Créateur et Sauveur. Le Fils de l’homme, maître et disciple accompli du Shabbat Jésus accomplit divinement le Shabbat, mais aussi dans l’humilité de sa condition humaine. Au moment où il dit « c’est achevé », il remet l’esprit (cf. Jn 19, 30) ; et un autre évangile relatera plus précisément cette parole : « Père, en tes mains je remets mon esprit » (Lc 23, 46). Il est le grain de blé semé en terre qui repose pour donner du fruit en temps voulu (Jn 12). Le Nouvel Adam achève l’œuvre de la recréation le sixième jour – jour de la création de l’homme, en Gn 1, – c’est-à-dire le Vendredi Saint. Et il remet son esprit au Père à qui il appartient de donner la plénitude de l’achèvement, au sens shabbatique (72). Le Père fait entrer dans son repos son Fils qui, le sixième jour, a mené à bonne fin l’œuvre qu’il lui a été donné d’accomplir sur terre (cf. Jn 17, 4). Et ainsi le septième jour a pu advenir. Cette plénitude shabbatique se manifestera par la Résurrection, le premier et le huitième jour (73), et par l’avènement eschatologique du Règne définitif et éternel du Père, le dernier jour (74), lorsque le Fils à qui tout a été soumis se soumettra à son tour - et soumettra toutes choses - au Père (cf. I Co 15, 28). Par l’eau qui jaillit de son Cœur ouvert, le Messie d’Israël fait advenir cette bénédiction originelle et eschatologique dont nous parlions à la fin du précédent paragraphe, accomplissant ainsi la vocation essentielle du Peuple choisi par Dieu, et ouvrant cette bénédiction à la multitude. Par son Cœur et par l’eau qui en sort, le Fils de David vient rejoindre son Peuple Israël au cœur de son mystère et de sa vocation en ce Shabbat qui était un grand jour. Il accomplit la guérison shabbatique qui est libération du péché et de la mort, inaugurée durant son ministère à l’occasion de divers Shabbats. C’est Lui qui en vérité et en plénitude sanctifie le Shabbat selon le commandement de l’Ecriture. Shabbat et Pâque Ainsi le Shabbat originel de la Création (Gn 2, 1-3) devient le Shabbat de la Rédemption (de la recréation), et donc coïncide avec Pâque, comme nous l’avons déjà plusieurs fois mentionné (75). Cette dimension pascale est première et fondatrice. En effet, l’événement historique de la Pâque juive – libération d’Egypte et marche dans le désert vers la Terre Promise – est le fondement et aussi le contexte du commandement de célébrer le Shabbat « transhistorique » (76) de Gn 2, 1-3 (77). Accomplissement shabbatique et accomplissement pascal coïncident. Cela se produit dès le soir du Vendredi Saint, avec le signe de l’eau qui coule du Cœur ouvert. Comme nous l’avons déjà amplement commenté, en Jn 19, 34, nous avons à la fois le point extrême d’aboutissement de la mort (le sang), et tout de suite, dans le même verset, la victoire de la Vie sur la mort (l’eau). Dans un sens, la Pâque est accomplie dès cet instant et le Grand Shabbat peut advenir. Mais il faudra attendre le troisième jour, pour que cette victoire se manifeste sur la terre, par l’événement de la Résurrection. Nous savons que pour la tradition orthodoxe, la Résurrection du Christ est contemplée essentiellement à partir de sa descente au séjour des morts, le mystère du Samedi Saint. Il n’est pas ressuscité du tombeau mais « d’entre les morts » (78). Or, il semble théologiquement juste de dire que c’est dès après sa mort que le Christ, en son âme, est allé visiter « ceux qui habitent à l’ombre de la mort » (Lc 1, 79). Ce qui permet à la liturgie orthodoxe de chanter magnifiquement : « alors que sur la terre, c’est encore le deuil et les larmes (les Vendredi et Samedi Saints), aux enfers c’est déjà Pâque ! (79) ». Pour le séjour des morts, le « c’est achevé » (Jn 19, 30) de l’acte rédempteur signé par la mort du Christ en Croix, ouvre immédiatement à la joie et à la lumière du Shabbat (80), signe par excellence de l’achèvement. Le Shabbat, berceau de l’Eglise Revenons sur terre, si je puis dire ! C’est par le Cœur de Jésus que le Shabbat d’Israël devient le Shabbat de l’Eglise, ou mieux, qu’il se réalise en plénitude par et dans l’Eglise. Quittons un moment l’Evangile de Jean pour les Synoptiques. On y comprend que l’Eglise qui vient de naître à la Croix, entre elle-même dans ce Shabbat qui était un grand jour ; et cela à travers les saintes femmes (dont Marie-Madeleine) qui, après l’ensevelissement, nous dit l’Evangile, se tinrent au repos selon le précepte (Lc 23, 56). Ainsi l’Eglise elle-même (représentée par les saintes femmes), sanctifie le Shabbat à la suite de Jésus, et l’oriente vers la Résurrection. L’Eglise entre au cœur même du Shabbat ; et, ce faisant, ce Shabbat devient, de par la Résurrection (dont les saintes femmes seront les premiers témoins), Shabbat éternel. L’Eglise est le lieu de l’inauguration du Shabbat éternel. L’attitude des saintes femmes durant le Samedi Saint assurent le lien shabbatique entre l’ensevelissement et la Résurrection... elles qui étaient présentes à ces deux moments-clé du Mystère Pascal. On peut dire que, par les saintes femmes, l’Eglise est le lieu de la « transfiguration » du Shabbat juif en Shabbat éternel, universel et eschatologique. Un moment de « respiration » avant de méditer la dimension mariale de « ce Shabbat (qui) était un grand jour » (Jn 19). « Promenade » shabbatique Deux récits hassidiques. I. Le Messie caché dans le Shabbat, et mendiant. Une fois un pauvre mendiant vint dans la ville de Dinov pour y passer le Shabbat, et ce pauvre était le Messie. Il dut loger dans une misérable masure, hors de la ville, parce que personne ne voulait l’accueillir dans sa maison ; il confia donc sa besace à un boulanger et alla à la synagogue. Cependant les jeunes gens de la ville se moquaient de lui, et, arrivée l’heure de la prière, ils le chassèrent en lui lançant des pierres, de sorte qu’il ne pût même par prier avec toute la communauté. A la fin du Shabbat, le Rabbi invita ses disciples au troisième repas, et le pauvre se joignit à eux. Mais là aussi les jeunes se moquaient de lui et le tourmentaient. Alors le Rabbi, qui ne pouvait supporter ce spectacle, se leva et dit au pauv |